Handler et puppy : ma vision de la domination et de la relation
Quand on parle d’une relation entre un puppy et son handler, j’ai parfois l’impression que l’on commence par ce qui, pour moi, devrait arriver beaucoup plus tard.
On parle des règles. Des interdictions. Des ordres. Du contrôle. Des punitions. De l’appartenance. On imagine assez facilement quelqu’un qui décide et quelqu’un d’autre qui obéit. Et dans une version presque caricaturale de cette relation, le handler devient celui qui prend un jeune puppy sous son aile, lui paie beaucoup de choses, lui interdit de vivre certaines expériences avec d’autres personnes et finit progressivement par essayer de le modeler à son image.
Je sais que certaines personnes recherchent des relations extrêmement restrictives. Je ne prétends pas décider ici de ce que les autres devraient vouloir. Deux adultes peuvent parfaitement trouver leur équilibre dans une relation qui accorde à l’un un contrôle considérable sur l’autre.
Mais ce n’est pas ce qui définit, pour moi, le rôle de handler.
Et surtout, je crois qu’il existe derrière cette représentation un malentendu plus général sur ce que signifie dominer quelqu’un.
Je prends plaisir à la domination. Je prends plaisir au contrôle. Je peux aimer donner des ordres, imposer des règles, dresser un puppy, décider de certains comportements, créer des rituels d’appartenance ou simplement obtenir une obéissance parce que j’ai demandé quelque chose. Je ne cherche donc absolument pas à transformer la domination en une sorte de relation égalitaire dans laquelle personne n’aurait réellement d’ascendance sur personne.
Mais une question revient toujours chez moi :
Avoir le contrôle, très bien. Mais pour quoi faire ?
Parce qu’à mon sens, le contrôle n’est pas une destination. C’est un outil.
Et dès lors que l’on commence à parler non plus seulement d’une session BDSM, mais d’une relation avec quelqu’un auquel on tient, cette différence devient essentielle.
Une session BDSM et une relation BDSM ne sont pas la même chose
Je pense qu’il faut commencer par là, parce qu’une grande partie de ma conception du rôle de handler découle de cette distinction.
Je pourrais avoir un plan BDSM avec quelqu’un :
Nous nous rencontrons, nous discutons de ce que nous avons envie de faire, nous négocions éventuellement certaines limites, puis nous jouons. Pendant quelques heures, la domination peut être intense. Il peut y avoir des ordres, des contraintes, du bondage, des punitions, du dog training, une privation temporaire de certains comportements humains ou n’importe quelle autre pratique correspondant au cadre que nous avons choisi.
Lorsque la session se termine, chacun retourne ensuite à sa vie. Nous nous recontacterons peut-être pour recommencer.
Je ne dis absolument pas ça de manière péjorative. Un plan BDSM peut être techniquement exigeant, humainement très beau et émotionnellement extrêmement fort.
Mais je n’y trouve pas mon compte…
Une relation existe précisément dans tout ce qui se passe entre les sessions.
Si je suis le handler de quelqu’un pendant plusieurs mois ou plusieurs années, combien d’heures allons-nous réellement passer à jouer ? Même avec une pratique très régulière, probablement beaucoup moins que le temps pendant lequel nous allons parler, travailler, sortir, voyager, réfléchir, prendre des décisions, traverser des difficultés, nous conseiller, nous chamailler, rire ou simplement vivre.
Et pourtant, pendant toutes ces périodes où mon puppy ne se trouve pas à quatre pattes devant moi avec une hood sur la tête, la relation n’a pas nécessairement disparu.
C’est même cette partie-là qui m’est personnellement la plus chère.
Je peux jouer avec quelqu’un sans souhaiter construire cette relation. Beaucoup de personnes le font et cela fonctionne très bien. Mais lorsqu’une relation de handler à puppy existe pour moi, les sessions deviennent plutôt des moments qui ponctuent quelque chose de beaucoup plus vaste.
Autrement dit, le puppy play est une pratique. La relation puppy/handler peut, elle, devenir une relation de vie.
Les recherches consacrées au puppy play confortent au moins l’idée que la pratique ne se réduit pas facilement à la sexualité ou à quelques scènes de roleplay. Les travaux qualitatifs de Darren Langdridge et Jamie Lawson, dans
The Psychology of Puppy Play: A Phenomenological Investigation,
font notamment apparaître des dimensions liées au jeu, à l’expression de soi, au bien-être ainsi qu’aux relations et à la communauté. Une enquête communautaire ultérieure menée auprès de 733 participants,
Findings From a Community Survey of Individuals Who Engage in Pup Play,
confirme de son côté la coexistence de dimensions sexuelles et sociales dans la pratique du pup play.
Je ne présente évidemment pas cela comme la preuve scientifique de ma conception personnelle du handler. La recherche sur ce rôle spécifique reste encore limitée. Cela permet simplement de rappeler que le puppy play est déjà, dans les expériences documentées, beaucoup plus varié qu’une scène sexuelle avec quelqu’un qui tient une laisse.
Le puppy reste humain, mais la relation ne disparaît pas
Cette distinction entre session et relation implique également de comprendre que toutes les règles n’ont pas la même portée.
Lorsque nous jouons, je peux attendre une obéissance très directe. Si je demande à mon puppy de s’asseoir, de donner la patte ou de rapporter un objet, l’intérêt du jeu n’est pas nécessairement qu’il commence par analyser avec moi pendant dix minutes la pertinence philosophique de ma consigne.
Dans certaines scènes, je peux également lui interdire temporairement d’utiliser la parole. Il devra alors aboyer, gémir, utiliser son corps ou trouver d’autres moyens de se faire comprendre. Cela fait partie du roleplay : pendant ce temps-là, il est le chien et j’attends de lui qu’il se comporte comme tel.
Mais heureusement, lorsqu’il retourne travailler le lundi matin, il a le droit de retrouver ses capacités humaines et de marcher debout.
Ce qui peut sembler évident permet pourtant de faire une distinction importante : les règles de la session et les règles de la relation ne sont pas nécessairement les mêmes.
Certains éléments ne vivent que dans le jeu. D’autres traversent davantage le quotidien.
Il peut exister des rituels, des marques d’appartenance, certains comportements attendus, une manière de s’adresser à moi ou simplement des signes qui maintiennent symboliquement la relation présente. Il peut également subsister une forme de domination psychologique : non pas dans le sens où chaque minute de sa vie serait contrôlée, mais parce que nous savons tous les deux que cette relation particulière continue d’exister en arrière-plan.
Le puppy retrouve donc une autonomie beaucoup plus importante hors session. Mais il ne redevient pas nécessairement, à chaque fois qu’il retire sa hood, un parfait étranger avec lequel aucune forme d’engagement ne subsisterait.
C’est là que commencent pour moi des notions comme la confiance, la loyauté, l’appartenance ou la priorité accordée à la parole du handler.
Handler, Master et Owner : pourquoi employer plusieurs mots s’ils disent exactement la même chose ?
J’accorde beaucoup d’importance aux mots.
Je sais parfaitement que le vocabulaire BDSM n’est pas un système juridique universel. Une personne peut utiliser le terme Master d’une manière différente de la mienne. Un autre pourra appeler Owner quelqu’un dont le rôle ressemble beaucoup à ce que je décris ici comme un Handler. Les pratiques communautaires évoluent et personne ne possède un dictionnaire officiel donnant une définition éternelle de chacune de ces identités.
Mais à l’inverse, je n’aime pas beaucoup l’idée selon laquelle, au nom de la liberté de chacun, les mots pourraient finir par signifier absolument n’importe quoi.
Si tous les termes désignent toutes les réalités, alors ils finissent par ne plus vraiment nous permettre de distinguer quoi que ce soit.
Je reviendrai probablement sur cette question ailleurs, parce qu’elle dépasse largement le puppy play. Mais ici, elle permet déjà de comprendre pourquoi je ne considère pas Handler, Master et Owner comme trois synonymes décoratifs.
Un Owner, littéralement, met pour moi l’accent sur la propriété et l’appartenance. Un puppy peut décider qu’il appartient symboliquement à quelqu’un. Il peut porter son cadenas, son collier, lui en avoir remis la clé ou simplement reconnaître cette propriété dans la manière dont il définit leur relation.
Mais être propriétaire ne dit pas encore ce que l’on fait de ce qui nous appartient.
Le terme Master, lui, me renvoie davantage à une logique de maîtrise et notamment aux dynamiques maître/esclave que l’on rencontre dans certains univers BDSM. Là encore, cela n’empêche évidemment pas un Master d’être attentionné, protecteur, éducateur ou mentor.
Le terme Handler me paraît toutefois déplacer légèrement le centre de gravité.
Il m’évoque quelqu’un qui prend en charge, accompagne, entraîne, éduque, guide, protège et parfois soigne. Dans le monde animal, celui qui s’occupe du chien n’est pas seulement la personne dont le nom figure sur un certificat de propriété. Il doit également comprendre l’animal, ses besoins, ses capacités, ses limites et la manière de communiquer avec lui.
C’est évidemment une analogie : mon puppy reste un adulte humain. Mais elle exprime assez bien la fonction relationnelle que je mets derrière ce mot.
Ces rôles peuvent naturellement se superposer. Je peux être simultanément Handler, Owner et Dominant. Un Master peut parfaitement remplir toutes les fonctions que je décris ici. Je ne cherche pas à créer trois boîtes étanches.
Je cherche plutôt à identifier ce sur quoi chacun de ces mots met l’accent.
Et dans ma propre conception, le mot Handler met davantage l’accent sur la responsabilité liée à la prise en charge que sur le simple privilège de posséder ou de commander.
Un handler ressemble beaucoup à un mentor — mais pas seulement
Au cours de cette réflexion, le mot qui s’est imposé assez naturellement est celui de mentor.
Et quelque part, je l’assume assez volontiers.
Si j’enlève momentanément la hood, la laisse, la sexualité et le jeu, beaucoup de choses que j’attends de moi-même dans ce rôle ressemblent effectivement à du mentorat.
Un handler peut être celui vers qui le puppy se tourne lorsqu’il a besoin d’un regard extérieur. Celui qui possède parfois davantage d’expérience. Celui qui peut lui dire : « J’ai déjà rencontré ce problème », « je pense que tu passes à côté de quelque chose », « fais attention à cette personne », ou au contraire « je crois que tu devrais tenter cette expérience ».
Dans certaines relations, je veux participer au parcours de la personne. Je veux l’aider, l’orienter, l’aiguiller, la conseiller, la protéger lorsque je le peux et contribuer à son épanouissement.
Ma satisfaction vient d’ailleurs énormément de là.
Je peux prendre du plaisir à faire obéir quelqu’un. Mais voir une personne à laquelle je tiens progresser, découvrir quelque chose, gagner en assurance ou simplement devenir plus heureuse parce que j’ai pu lui apporter quelque chose est beaucoup plus important pour moi que le plaisir de constater qu’elle suit une règle.
Pour autant, si je résumais le handler à un mentor, je manquerais également une partie essentielle de la relation.
Un mentor n’a pas nécessairement reçu la soumission de la personne qu’il accompagne. Il n’existe pas forcément entre eux de rapport d’appartenance, de rituels D/s, de domination psychologique ou de pouvoir délibérément asymétrique.
C’est précisément ce que la domination ajoute.
Pourquoi continuer à parler de domination ?
C’est une objection légitime : si je parle autant de mentorat, de care, d’accompagnement, de conseil et d’épanouissement, pourquoi continuer à appeler cela de la domination ?
Parce que je ne pense pas que ces dimensions l’annulent.
Il existe réellement une ascendance.
Le puppy peut accepter que mon avis ait un poids particulier. Il peut me confier certains domaines de décision. Il peut choisir d’obéir alors même que, spontanément, il aurait peut-être fait autre chose. Il peut accepter que je le recadre. Dans le jeu, cette asymétrie devient encore plus explicite : je peux ordonner et attendre une exécution.
Il y a donc bien du pouvoir.
Simplement, je considère que le pouvoir n’explique pas encore la finalité de la relation.
Et c’est là que le verbe « dominer » m’intéresse également dans son autre dimension sémantique.
En français, on peut dire qu’un château domine une vallée ou qu’un point de vue domine un paysage. Le mot ne signifie évidemment pas dans ce contexte que le château est en train d’engueuler la vallée ou de lui donner des coups de fouet. Il signifie qu’il occupe une position qui lui permet de surplomber ce qui se trouve en dessous.
Je ne prétends pas que cette acception serait le « véritable » sens de la domination BDSM et que tous les autres seraient faux. Le mot dominer contient historiquement aussi les idées de pouvoir, de maîtrise et de commandement.
Mais l’image du point de vue dominant me semble particulièrement bonne pour expliquer ce que j’attends du rôle.
Être en hauteur permet parfois de voir plus loin.
On aperçoit un obstacle que celui qui se trouve sur le chemin ne voit pas encore. On distingue plusieurs routes. On remarque qu’une direction apparemment évidente va mener dans une impasse quelques kilomètres plus loin.
Cela ne signifie pas que le handler serait plus intelligent que son puppy. Ni qu’il serait capable de connaître son intérêt mieux que lui dans absolument tous les domaines.
Cela signifie plutôt que, puisque l’autre accepte de lui accorder une position particulière, le handler accepte en retour d’essayer de prendre cette hauteur de vue.
Diriger n’est pas contrôler
C’est probablement la distinction qui résume le mieux ma manière de penser la domination.
Je distingue assez fortement diriger et contrôler.
Le contrôle intervient lorsqu’on vérifie une situation, lorsqu’on observe qu’une règle est respectée, lorsqu’on mesure un écart ou lorsqu’on corrige quelque chose.
La direction intervient avant.
Diriger signifie d’abord donner une direction.
Je pense souvent à la conduite automobile pour expliquer cette différence.
Une voiture moderne peut disposer d’un arsenal impressionnant d’assistances : régulateur de vitesse, aide au maintien dans la voie, capteurs, freinage automatique, correction de trajectoire et peut-être même un système de conduite largement automatisée.
Tout cela offre énormément de contrôle.
Mais imaginons que personne n’ait indiqué la destination.
La voiture peut parfaitement rester au milieu de sa voie, respecter scrupuleusement la limitation de vitesse et rouler avec une précision remarquable dans la mauvaise direction.
On peut parfaitement contrôler une trajectoire qui ne mène nulle part.
C’est exactement ce qui me semble parfois manquer lorsque la domination est évaluée essentiellement à la quantité de contrôle exercé.
Je peux surveiller ce que fait mon puppy. Je peux définir vingt règles. Je peux contrôler leur respect. Je peux exiger qu’il me demande la permission avant certaines choses. Je peux sanctionner chaque écart.
Mais aucune de ces actions ne répond à elle seule à la question qui m’intéresse : quelle direction suis-je en train de donner à cette relation ?
À quoi sert cette règle ?
À quoi sert cette interdiction ?
Qu’essayons-nous de construire ?
Qu’est-ce que cette forme de contrôle apporte à l’un, à l’autre ou à la relation elle-même ?
Si je n’ai aucune réponse à ces questions, je peux peut-être encore produire une session particulièrement excitante. Mais j’ai beaucoup plus de mal à y voir une philosophie relationnelle.
Le contrôle devient intéressant lorsqu’il sert une direction
Ce que je veux dire par là n’est donc pas que le contrôle serait mauvais.
Au contraire.
Une fois que la direction est claire, le contrôle devient extrêmement utile.
Si nous savons où nous voulons aller, nous pouvons remarquer que nous nous éloignons légèrement de la route et corriger notre trajectoire.
C’est là qu’un dominant peut intervenir.
Il peut voir qu’une habitude commence à devenir mauvaise. Qu’un comportement s’installe. Que le puppy s’éloigne progressivement de quelque chose qu’il disait lui-même vouloir construire. Il peut alors attirer son attention, discuter, rappeler un engagement ou, si le cadre le prévoit, recadrer plus fermement.
Dans ce contexte, le contrôle n’est plus une démonstration de pouvoir.
Il devient l’un des instruments de la direction.
Le contrôle vérifie la trajectoire. La direction donne une raison de la suivre.
La punition est-elle toujours la preuve que le dominant maîtrise la situation ?
Cette distinction m’amène à une idée un peu plus provocatrice concernant la punition.
Dans certaines représentations de la domination, elle semble presque constituer l’une des manifestations ultimes du pouvoir du dominant.
Le soumis désobéit. Le dominant punit. L’ordre hiérarchique est restauré.
Je n’ai aucun problème de principe avec cette mécanique. Dans une session, la punition peut même être précisément ce que nous sommes venus chercher. Elle peut être ludique, symbolique, érotique ou simplement faire partie du scénario.
Mais lorsqu’on commence à parler d’une relation au long cours, je trouve intéressant de retourner la question.
Si j’arrive constamment au stade où tout a tellement dérapé qu’il faut punir pour réparer, est-ce forcément la preuve que je contrôle remarquablement bien la situation ?
Ou peut-on parfois considérer que j’ai justement manqué une partie du contrôle en amont ?
Reprenons la voiture.
Un conducteur aperçoit un mur au dernier moment, donne un énorme coup de volant et réussit une spectaculaire manœuvre d’évitement. Il a incontestablement montré une certaine maîtrise.
Mais un autre conducteur a vu le problème cent mètres plus tôt, a légèrement réduit sa vitesse et corrigé sa trajectoire de quelques centimètres. Rien de spectaculaire ne s’est produit.
Lequel des deux contrôlait réellement le mieux son véhicule ?
Je pense qu’il existe quelque chose de comparable dans une relation.
Parfois, le recadrage ferme est nécessaire. Parfois, la punition l’est aussi. Mais je ne considère pas que le nombre ou la violence des corrections permette à lui seul de mesurer la qualité d’une domination.
Le meilleur contrôle peut justement être celui qui permet d’éviter d’avoir à reprendre brutalement le contrôle.
Un cadre clair ne signifie pas qu’une seule personne doit l’avoir écrit
Une autre confusion me semble fréquente : croire qu’un cadre n’est réellement ferme que lorsqu’il descend du dominant vers le soumis.
Je ne le pense pas.
Le cadre peut être construit à deux et devenir ensuite extrêmement clair.
Nous pouvons discuter de ce que le puppy recherche, de ce que je recherche, des choses que nous voulons vivre ensemble, des limites de chacun, de ce sur quoi mon autorité pourra s’exercer et de ce qui restera entièrement autonome.
Cette discussion ne rend pas ensuite chaque règle facultative.
Le puppy peut parfaitement choisir de me dire, en substance : « Dans ce domaine-là, je veux que tu décides. »
Et une fois ce transfert accepté, il ne s’agit plus nécessairement de renégocier chaque décision au moment où elle arrive.
Il existe là un paradoxe qui est en réalité assez central dans les relations D/s : on peut librement choisir de se soumettre.
Le choix initial n’annule pas l’obéissance qui vient ensuite. Au contraire, il peut précisément lui donner son sens.
Une proposition théorique récente emploie d’ailleurs l’expression Authority Transfer Relationships pour décrire des relations consensuelles dans lesquelles une personne transfère volontairement une partie de son autorité à une autre, tandis que celle-ci accepte une responsabilité correspondante. Je ne présente pas cette notion comme une théorie universelle ou définitive du BDSM, mais elle met des mots assez intéressants sur une intuition qui m’est familière : recevoir de l’autorité sur quelqu’un n’est pas seulement recevoir davantage de pouvoir. C’est aussi accepter davantage de responsabilités.
Le cadre dépend du soumis… mais cette phrase ne suffit pas
On entend souvent dire que « le soumis fixe les limites » ou que « le dominant s’adapte à chaque soumis ».
Dans l’absolu, je suis plutôt d’accord. Mais la formulation est tellement utilisée qu’elle finit parfois par ne plus expliquer grand-chose.
Ce qui m’intéresse derrière cette phrase est beaucoup plus concret.
Je ne crois pas qu’un bon handler puisse simplement copier-coller le même cadre d’une relation à la suivante.
Je pourrais évidemment déterminer ce que doit être mon puppy idéal, écrire une liste d’exigences et chercher ensuite quelqu’un qui accepte de rentrer dedans.
Ce n’est pas ainsi que mes relations les plus importantes se construisent.
Les personnes auxquelles je peux avoir envie d’offrir cette place sont différentes. Elles ont des personnalités différentes, des besoins différents, des envies différentes et parfois des attentes qui correspondent très peu à mes préférences spontanées.
Et quelque part, c’est justement là que la relation commence à devenir intéressante.
Parce que ce qui me donne envie de devenir le handler de quelqu’un n’est pas uniquement le fait qu’il coche parfaitement toutes les cases de mes pratiques préférées.
C’est l’attachement à la personne.
C’est l’envie de faire partie de son parcours de vie.
De l’aider. De la guider. De l’orienter. De l’aiguiller. De la conseiller. De la protéger lorsqu’elle en a besoin et lorsque j’en suis capable.
Il y a donc, dans ma conception, quelque chose qui appartient très clairement au care.
Le care n’annule pas la domination
Ce mot peut parfois créer lui aussi un malentendu.
Prendre soin de quelqu’un ne signifie pas que nous cessons d’être dans une relation asymétrique. Cela ne signifie pas davantage que le dominant devient une sorte d’assistant personnel chargé de satisfaire tous les désirs de son soumis.
Il existe toujours mes propres envies, mes propres limites et ce que je souhaite ou non faire.
La co-construction ne signifie pas que le puppy me présente une liste de demandes et que mon rôle consiste à les exécuter.
Je peux parfaitement lui dire non.
Simplement, lorsque quelque chose est important pour lui et ne correspond pas spontanément à mes pratiques, je vais parfois me demander s’il existe une troisième voie entre « je suis obligé de le faire » et « puisque je ne veux pas le faire, tu n’auras pas le droit de le vivre ».
Reconnaître ses limites peut être une compétence de dominant
Prenons un exemple très concret.
Imaginons qu’un puppy auquel je tiens souhaite découvrir une pratique que je ne maîtrise pas correctement, ou que je ne souhaite personnellement pas explorer.
Je pourrais considérer que, puisqu’il est mon puppy, il n’a pas à le faire.
Je pourrais aussi me sentir obligé d’apprendre immédiatement cette pratique ou de me forcer à la réaliser, simplement pour que tout passe nécessairement par moi.
Personnellement, aucune de ces deux possibilités ne me satisfait.
Je préfère pouvoir dire : « Je ne sais pas faire cela correctement. »
Et ensuite : « Mais puisque c’est important pour toi, voyons comment te permettre de le découvrir. »
Je peux chercher quelqu’un dont je connais la compétence. Quelqu’un en qui j’ai confiance. Je peux organiser la rencontre, discuter du cadre, éventuellement être présent et m’assurer autant que possible que l’expérience se déroule dans de bonnes conditions.
Ce n’est pas moi qui réalise concrètement la pratique.
Mais je continue à remplir mon rôle.
Je ne me suis ni forcé, ni trahi, ni transformé soudainement en expert de quelque chose que je ne maîtrise pas. Et le puppy n’a pas dû renoncer à une expérience importante simplement parce que son handler ne pouvait pas personnellement la lui fournir.
Prendre soin de quelqu’un ne signifie pas devoir être capable de tout faire soi-même.
Je trouve même qu’il existe une certaine force dans la capacité d’un dominant à dire « je ne sais pas ».
Parce que si mon sentiment de légitimité dépend du fait que je dois toujours être le meilleur, le plus compétent et celui par qui absolument tout doit passer, je vais tôt ou tard être obligé de choisir entre trois solutions assez mauvaises : mentir sur mes compétences, me forcer ou interdire.
Je préfère reconnaître une limite sans abandonner ma responsabilité.
Guider implique nécessairement de projeter un peu de soi
Il existe cependant ici une objection beaucoup plus sérieuse.
Lorsque je dis que le handler doit guider le puppy vers ce qui lui semble bon pour lui, comment éviter de tomber dans le paternalisme ?
Comment savoir que je l’aide réellement plutôt que d’essayer de le transformer en quelqu’un qui me ressemble ?
Je pense qu’il serait assez naïf de répondre que le bon handler ne projette jamais rien sur son puppy.
Bien sûr qu’il projette.
Lorsque je conseille quelqu’un, j’utilise mon expérience. J’analyse sa situation à travers ce que je connais. Je pense nécessairement quelque chose comme : « Avec les informations dont je dispose, voilà ce qui me semblerait être le meilleur choix. »
C’est déjà une forme de projection.
La question n’est donc pas de supprimer toute projection. Elle est de savoir ce que je fais lorsque la réalité me montre que mon expérience ne s’applique pas à cette personne.
Un handler peut avoir rencontré dix fois une situation similaire et avoir eu raison dix fois de donner le même conseil.
Puis arrivera peut-être la onzième personne.
Et pour elle, ce conseil sera mauvais.
C’est là qu’une partie de la qualité du dominant se révèle à mes yeux : peut-il constater que cette personne est une exception à son expérience ? Peut-il se réaviser ? Ou va-t-il essayer de forcer la réalité à rentrer dans son modèle simplement parce qu’il a « toujours eu raison avant » ?
La constance est une qualité. L’incapacité à changer d’avis n’en est pas une.
La relation peut aussi concerner la vie qui existe hors du BDSM
C’est à ce moment-là que ma conception du rôle de handler dépasse réellement la seule pratique BDSM.
Imaginons un puppy qui me parle depuis plusieurs mois de son travail. Je vois qu’il devient malheureux, qu’il n’est pas reconnu, qu’il n’est plus à sa place, qu’il perd progressivement confiance ou qu’il continue simplement dans une situation par habitude.
Ma conception du rôle n’est pas nécessairement de lui dire : « Tu démissionnes lundi parce que je l’ordonne. »
Elle peut en revanche consister à lui dire :
« Est-ce que tu te rends compte que tu n’es plus heureux là-dedans ? Est-ce que tu vois que tu n’es pas reconnu à ta juste valeur ? Qu’est-ce qui t’intéresserait réellement ? Est-ce que je peux t’aider à démarcher, chercher autre chose ou réfléchir à ce que tu veux vraiment ? »
À mes yeux, c’est encore de la direction.
Je peux apporter un recul qu’il n’a momentanément plus parce qu’il se trouve au milieu du problème. Je peux l’aider matériellement à agir. Je peux insister davantage qu’un ami ne le ferait peut-être. Et si la confiance entre nous est suffisamment forte, ma parole peut avoir un poids particulier.
Mais mon objectif n’est pas qu’il prenne exactement la décision que j’aurais prise à sa place.
L’objectif est qu’il aille vers quelque chose qui lui corresponde davantage.
Si après plusieurs années de domination j’ai simplement réussi à fabriquer quelqu’un qui pense comme moi, choisit comme moi, aime ce que j’aime et évite tout ce que je n’aime pas, je ne suis pas certain d’avoir réellement accompagné l’épanouissement d’une personne.
J’aurai peut-être simplement réussi à créer une copie plus docile de moi-même.
La liberté du puppy peut donner davantage de valeur à son appartenance
C’est ici que ma manière de penser la relation puppy/handler rejoint assez directement ma manière de penser une relation libre.
Je trouve personnellement plus belle une relation dans laquelle l’autre connaît les alternatives et continue de me choisir qu’une relation dans laquelle je dois supprimer les alternatives afin de m’assurer qu’il reste.
Si un puppy ne peut jamais rencontrer quelqu’un d’autre, découvrir une pratique ailleurs, échanger avec d’autres personnes ou voir que d’autres types de relations existent, je peux effectivement obtenir une certaine stabilité.
Mais cette stabilité prouve quoi ?
Qu’il veut être avec moi ?
Ou simplement que j’ai supprimé autant que possible les occasions pour lui de découvrir s’il préférerait autre chose ?
Une cage dorée peut être magnifique. Elle reste une mauvaise manière de mesurer l’envie qu’a quelqu’un de rester.
Je préfère que le puppy puisse expérimenter.
Qu’il puisse rencontrer.
Qu’il puisse apprendre auprès de quelqu’un qui sait faire ce que je ne sais pas faire.
Et qu’il continue pourtant à me reconnaître comme son handler.
Il aurait la possibilité de se dire : « Cette autre personne m’apporte quelque chose que mon handler ne m’apporte pas ; je vais simplement remplacer l’un par l’autre. »
Et pourtant, il choisit de ne pas réduire notre relation à une addition de services ou de pratiques disponibles.
Il continue à reconnaître quelque chose de particulier dans notre lien.
Cette liberté ne fragilise donc pas nécessairement la relation à mes yeux.
Elle peut au contraire lui donner beaucoup plus de valeur.
Mais si le puppy est aussi libre, suis-je encore réellement dominant ?
C’est probablement la meilleure objection que l’on puisse adresser à tout ce que je viens d’écrire.
Si le cadre est co-construit, si j’écoute autant le puppy, si je l’encourage parfois à vivre des choses avec d’autres, si je reconnais mes erreurs, si mon rôle ressemble parfois à du mentorat et s’il conserve une autonomie importante dans sa vie, en quoi suis-je encore son dominant ?
Ne suis-je finalement qu’un ami extrêmement investi ?
Ou un mentor auquel on aurait ajouté une laisse et quelques accessoires ?
Je ne le pense pas.
Parce qu’il reste entre nous une asymétrie réelle, et surtout une autorité que le puppy a choisi de me reconnaître.
Si je donne un conseil à un ami, celui-ci peut écouter mes arguments, les trouver intéressants, puis décider assez facilement de faire exactement l’inverse pour se faire sa propre expérience. Mon avis peut compter, parfois énormément, mais il ne bénéficie pas par principe d’un statut particulier.
Dans une relation de handler à puppy, quelque chose de différent peut se construire. Avec le temps, si j’ai démontré suffisamment de constance, de discernement et de fiabilité, le puppy peut choisir d’accorder à ma parole un crédit particulier.
Cela ne signifie pas qu’il me considère comme infaillible, ni qu’il renonce à son jugement. Mais il peut décider que, lorsqu’il ne comprend pas immédiatement pourquoi je lui déconseille quelque chose, la confiance construite entre nous constitue déjà une raison de prendre mon avis plus au sérieux qu’il ne prendrait celui de n’importe qui d’autre.
Il peut en quelque sorte se dire : « Je ne vois pas encore exactement ce qu’il voit, et je ne suis peut-être même pas d’accord avec lui. Mais jusqu’ici, il m’a donné suffisamment de raisons de faire confiance à son jugement pour que je lui accorde le bénéfice du doute. »
C’est ce que j’appellerais une priorité de confiance.
Et cette priorité me semble être l’une des différences importantes entre la relation que je décris et une simple amitié. Elle ne m’est pas due parce que je porte le titre de Handler : elle m’est accordée parce que la relation m’a progressivement rendu légitime à ses yeux.
Cette asymétrie peut évidemment prendre des formes beaucoup plus concrètes. Le puppy peut accepter des règles qu’il ne se serait pas spontanément imposées. Il peut me confier certains espaces de décision, accepter que je le recadre, respecter certains rituels ou porter des signes d’appartenance. Et, dans le cadre des sessions, il peut accepter une obéissance beaucoup plus immédiate.
Il existe donc toujours une domination. Simplement, je ne la mesure pas à la quantité de liberté que j’ai réussi à retirer au puppy. Au contraire, c’est précisément parce qu’il conserve une liberté réelle que l’autorité qu’il choisit de me reconnaître prend, à mes yeux, toute sa valeur.
La liberté du puppy n’efface pas l’asymétrie de la relation. Elle donne du sens au fait qu’il choisisse de me reconnaître une autorité.
L’autorité ne se confond pas avec l’autoritarisme
Cette idée de priorité de confiance me ramène à un mot qui me paraît lui aussi souvent mal compris : l’autorité.
Nous associons facilement l’autorité à quelqu’un de sévère, froid ou rigide. Pourtant, il existe une différence importante entre avoir de l’autorité et être autoritaire.
L’histoire du mot est d’ailleurs intéressante, à condition de ne pas lui faire dire plus qu’elle ne dit réellement.
« Autorité » vient du latin auctoritas. Historiquement, le terme désigne notamment le pouvoir d’imposer l’obéissance, mais également le crédit, la réputation ou la considération dont jouit une personne à laquelle on se réfère.
Je trouve cette polysémie beaucoup plus riche que l’idée consistant à choisir artificiellement l’un des deux sens.
Parce que ma conception de l’autorité contient justement les deux…
Il existe un pouvoir.
Mais la solidité de ce pouvoir repose largement sur le crédit que l’autre choisit progressivement de m’accorder.
Je peux me déclarer Handler autant que je veux. Je peux mettre le mot sur tous mes profils. Cela ne me donne aucune compétence particulière et aucune légitimité automatique sur quelqu’un.
L’autorité relationnelle se construit.
La légitimité ne peut pas être garantie au début
Comment savoir, lorsqu’on rencontre quelqu’un, qu’il sera un bon handler ?
À mon sens, on ne peut pas réellement le savoir…
La question ressemble un peu à celle de savoir, au début d’une relation amoureuse, si la personne sera fidèle, constante ou honnête pendant dix ans.
Nous pouvons voir des signes. Nous pouvons avoir une intuition remarquable. Nous pouvons ressentir immédiatement un feeling particulier et avoir très vite envie de nous remettre entre les mains de quelqu’un.
Mais nous n’avons pas de boule de cristal…
La légitimité se vérifie donc dans le temps. Le puppy observe que je m’intéresse réellement à lui. Que je lui pose des questions au lieu de commencer immédiatement par lui expliquer qui il doit devenir.
Il peut constater que mes actes correspondent à mes paroles. Que mes conseils ne changent pas arbitrairement selon mon humeur. Que je reconnais mes erreurs lorsque j’en fais. Que ce que je présente comme étant « pour son bien » produit réellement, suffisamment souvent, quelque chose qui ressemble à son bien et pas simplement à mon confort.
Au fil du temps, la confiance gagne ainsi en densité. Elle n’est plus seulement un pari initial : elle devient une expérience accumulée.
Faire confiance ne veut pas dire renoncer définitivement à pouvoir partir
Une relation qui dure crée toutefois son propre danger : la confiance peut progressivement devenir une habitude que l’on ne questionne plus.
Or le fait que quelque chose ait fonctionné pendant deux ans ne garantit pas qu’il fonctionnera éternellement.
C’est pourquoi je trouve intéressante l’idée de construire certains engagements sur des durées déterminées.
Nous pouvons décider d’entrer réellement dans une relation, de la vivre pendant une période donnée, puis de créer volontairement une échéance à laquelle nous rediscutons.
Est-ce que nous voulons continuer ?
Est-ce que le cadre correspond toujours à ce que nous sommes devenus ?
Est-ce qu’une règle a perdu son sens ?
Est-ce que notre relation a changé ?
Je ne pense pas que tous les couples puppy/handler doivent nécessairement formaliser leur relation ainsi. Ce qui m’intéresse davantage est le principe : prévoir que le consentement à la relation puisse être explicitement revisité.
La littérature sur le consentement BDSM décrit justement des normes de consentement généralement fortes, tout en montrant que la manière de communiquer ce consentement peut devenir plus souple dans les relations établies que lors de rencontres ponctuelles.
C’est logique : plus on connaît quelqu’un, moins on a besoin de verbaliser chaque détail exactement comme lors d’une première rencontre.
Mais cette fluidité ne doit pas nous conduire à confondre ancienneté et consentement automatique.
Le fait d’avoir offert sa soumission hier ne dispense pas de réfléchir à ce qu’elle signifie encore demain.
Le puppy n’est pas un consommateur passif de domination
Il reste une représentation qui m’agace peut-être encore davantage que celle du dominant autoritaire : celle d’un soumis qui ne ferait finalement que recevoir. Si cette représentation m’irrite, c’est sûrement parce que beaucoup de passifs consommateurs totalement inactifs et sans apports dans la relation en viennent à se définir comme « soumis », ce qui bien sur n’a rien à voir avec la préférence (tout à fait respectable par ailleurs) de ne vouloir être qu’une vaginette chauffante.
Le dominant organise. Le dominant dirige. Le dominant protège. Le dominant propose les expériences. Le dominant punit. Le dominant produit du BDSM.
Et le soumis serait quelque part au milieu, dans une position presque entièrement passive, en attendant que le dominant lui fournisse ce qu’il désire.
Ce n’est pas ainsi que je conçois la relation.
Un puppy apporte énormément…
Il apporte de l’affection. De la tendresse. Du jeu. Du soutiens Des moments de complicité. De la confiance. Et, lorsque cette notion correspond à notre relation, de la loyauté.
Il m’offre également quelque chose d’extrêmement précieux : sa soumission.
La relation est donc un échange.
Cela ne signifie pas qu’elle est symétrique. Nous n’occupons précisément pas la même place.
Mais asymétrie des rôles ne signifie pas absence de réciprocité.
Le handler ne fait pas tout pendant que le puppy consomme.
Les deux personnes construisent quelque chose et chacune apporte des choses différentes à la relation.
La loyauté n’est pas l’obéissance
Parmi ces apports du puppy, la loyauté occupe chez moi une place particulièrement importante.
C’est d’ailleurs probablement un sujet qui méritera un article entier, parce que ce mot est très utilisé et que je ne suis pas certain que nous parlions toujours de la même chose.
Je sais au moins ce que la loyauté n’est pas pour moi.
Ce n’est pas simplement obéir.
L’obéissance est très facile à comprendre pendant une session. Si nous sommes dans une scène de dog training et que je demande à mon puppy de donner la patte, je veux qu’il donne la patte.
S’il refuse, le cadre de la scène peut prévoir que je le remette immédiatement à sa place, par le jeu, la contrainte, la ruse ou les moyens que nous avons définis ensemble.
Nous sommes dans une temporalité particulière où l’obéissance fait partie de l’expérience.
Hors session, la loyauté devient quelque chose de beaucoup plus large.
Le puppy retrouve davantage de libre arbitre dans ses décisions quotidiennes. Je ne m’attends pas nécessairement à ce qu’il obéisse à chaque remarque comme s’il se trouvait encore au milieu d’un exercice de dog training. Mais je peux attendre de lui qu’il se comporte d’une manière cohérente avec la relation qu’il dit reconnaître.
Par exemple, je trouverais étrange qu’un puppy qui affirme me reconnaître comme son handler laisse constamment des gens malveillants me dénigrer gratuitement sans jamais imaginer s’éloigner d’eux.
Je trouverais étrange qu’il cherche volontairement à me déshonorer ou qu’il adopte consciemment des comportements destinés à abîmer la relation tout en invoquant ensuite son statut de puppy comme si celui-ci ne signifiait rien hors session
Pour moi, la loyauté contient une certaine idée d’honneur, de cohérence et de protection du lien.
Mais la loyauté ne peut pas devenir une demande d’impunité
Là encore, une objection doit immédiatement apparaître… Si je demande à mon puppy de défendre mon honneur et de m’être loyal, qu’est-ce qui m’empêche d’utiliser ce mot pour exiger qu’il me défende même lorsque je me comporte mal ?
Rien, si nous ne mettons aucune limite au concept.
C’est précisément pour cela que la loyauté doit fonctionner dans les deux sens. Je ne peux pas demander à quelqu’un de protéger mon honneur si je me comporte continuellement d’une manière qui me rend indéfendable. Je ne peux pas demander sa confiance tout en mentant. Je ne peux pas invoquer sa loyauté pour lui interdire de remarquer mes erreurs.
Et je ne peux certainement pas transformer la phrase « ne laisse pas les autres médire de ton handler » en « tu dois nier tout comportement problématique de ma part ».
La loyauté n’est pas une manière élégante de demander l’impunité.
Si je veux que quelqu’un soit fier de m’appartenir, j’ai aussi une responsabilité assez évidente : essayer d’être quelqu’un auquel il puisse être fier d’appartenir.
De la même manière qu’on ne peut respecter que ce qui est (ceux qui sont) respectable(s)
Le risque du paternalisme et de l’emprise existe réellement
Je pense qu’il serait intellectuellement malhonnête de parler autant de confiance, de direction et de care sans reconnaître la facilité avec laquelle exactement le même vocabulaire peut être utilisé dans une relation toxique.
« Je sais ce qui est bon pour toi. »
« Fais-moi confiance. »
« Tu comprendras plus tard. »
« Je t’interdis cette personne parce que je te protège. »
« Si tu étais vraiment loyal, tu ne remettrais pas ma décision en question. »
Toutes ces phrases peuvent être prononcées dans une situation où quelqu’un essaie sincèrement de protéger l’autre. Elles peuvent également être les outils d’une emprise. C’est pourquoi je ne définirais jamais le bon handler simplement comme « celui qui sait ce qui est bon pour son puppy ».
Presque toutes les personnes qui contrôlent excessivement quelqu’un sont capables de raconter une histoire dans laquelle elles le font pour son bien.
La question qui m’intéresse davantage est ce qui se passe lorsque les faits contredisent le handler.
Est-il capable d’admettre qu’il avait tort ? Peut-il reconnaître qu’un autre a donné un meilleur conseil ? Peut-il accepter que son puppy se développe d’une manière qu’il n’avait pas prévue ? Peut-il modifier une règle qui ne produit pas les effets qu’il imaginait ? Peut-il entendre que ce qui lui convenait parfaitement avec un autre soumis ne convient pas à celui-ci ? Et surtout : supporte-t-il l’idée que le puppy reste avec lui parce qu’il le choisit, plutôt que parce qu’il a progressivement rendu toute alternative impossible ?
Je pense qu’une partie de la frontière entre direction et emprise se trouve là.
Le handler n’a pas besoin d’être infaillible ; il doit être fiable
Cela permet aussi de sortir d’une autre caricature : celle du dominant qui devrait toujours avoir raison.
Je ne crois pas beaucoup à cette image : Je vais me tromper. (souvent…) Je vais parfois donner un conseil qui ne sera pas le meilleur. Je peux mal comprendre une situation. Je peux même, malgré de bonnes intentions, conseiller quelque chose qui produit exactement l’effet inverse de celui que j’espérais…
La légitimité ne peut donc pas reposer sur l’infaillibilité.
Elle peut en revanche reposer sur quelque chose qui me paraît beaucoup plus réaliste : la fiabilité.
Être suffisamment constant. Faire généralement ce que je dis. Reconnaître ce que je ne sais pas. Corriger lorsque je me suis trompé. Ne pas manipuler la réalité pour sauver mon ego. Et montrer suffisamment souvent, dans le temps, que la confiance accordée n’est pas utilisée n’importe comment.
Quelque part, c’est cela qui fait progressivement autorité.
Plus le puppy me donne de pouvoir, plus ma responsabilité augmente
Tout le raisonnement revient finalement vers cette idée.
Je ne pense pas que la soumission soit quelque chose que le dominant prend simplement parce qu’il est dominant.
Je préfère considérer qu’elle lui est offerte.
Quelqu’un me dit, explicitement ou progressivement :
« Je veux que ta parole ait cette importance dans ma vie. »
« Je veux t’autoriser à prendre certaines décisions. »
« Je veux te laisser me recadrer. »
« Je veux t’offrir cette part de contrôle sur moi. »
« Je veux que tu sois mon handler. »<
Ce cadeau produit évidemment quelque chose d’agréable pour celui qui aime dominer : du pouvoir…
Mais je crois qu’on oublie facilement que le même geste produit simultanément autre chose : une responsabilité.
Plus quelqu’un me confie de sa vulnérabilité, plus ce que j’en fais devient important.
Plus quelqu’un me confie de décisions, moins j’ai le droit de les prendre uniquement pour satisfaire mon ego.
Plus ma parole devient importante pour quelqu’un, plus je dois faire attention à ce que j’en fais.
Le pouvoir que l’on me donne sur quelqu’un crée une responsabilité à la mesure de ce pouvoir.
Le soumis offre sa soumission ; le dominant doit en être digne
C’est probablement la formulation la plus simple de ma conception.
Mais je voudrais éviter qu’elle devienne simplement une jolie phrase à mettre sur une image Instagram.
Dire que le soumis offre sa soumission signifie d’abord qu’elle ne m’est pas due. Je peux être dominant sans que personne n’ait l’obligation de se soumettre à moi. Je peux être expérimenté sans que cela me donne automatiquement autorité sur quelqu’un.
Je peux m’appeler Handler, Master, directeur de la photo, ou n’importe quoi d’autre ; le titre ne crée pas magiquement la légitimité.
Cette légitimité naît lorsque quelqu’un me reconnaît cette place. Et elle se consolide lorsque mes actes lui donnent, avec le temps, de bonnes raisons de continuer à me la reconnaître.
Dire ensuite que je dois « en être digne » signifie que rien de cela ne devient définitivement acquis. Je dois rester cohérent. Rester capable d’écouter. Rester capable de dire « je ne sais pas ». Rester capable de changer d’avis. Rester capable de distinguer ce qui protège réellement le puppy de ce qui protège simplement ma position.
Et peut-être surtout accepter qu’il conserve la possibilité de ne plus me reconnaître cette autorité.
Une autorité révocable peut être plus forte, pas plus faible
C’est peut-être le paradoxe qui me plaît le plus dans cette conception. On pourrait penser qu’une domination devient plus forte à mesure que l’on retire à l’autre la possibilité de partir.
Moi, je tends à penser presque l’inverse.
Si la porte est condamnée, le fait que quelqu’un se trouve toujours dans la pièce demain matin ne m’apprend pas grand-chose sur son désir d’y rester. Si la porte est ouverte et qu’il est toujours là, l’information devient beaucoup plus intéressante. Je ne veux donc pas nécessairement mesurer la solidité de ma place par l’impossibilité du puppy de vivre sans moi.
Je préfère qu’il soit capable de rencontrer d’autres personnes, de connaître d’autres façons de faire, de construire ses compétences et de développer son autonomie, Et qu’il continue malgré tout à voir en moi son handler.
Cette fidélité-là me semble infiniment plus précieuse parce qu’elle n’est plus simplement la conséquence du contrôle.
Elle devient un choix répété.
Ma domination n’a donc pas pour objectif de fabriquer de la dépendance
Je ne vais pas prétendre pour autant qu’une relation D/s ne crée aucune dépendance.
Dès qu’un lien affectif devient important, il crée quelque chose qui ressemble à une interdépendance. Nous comptons sur l’autre. Son absence nous affecte. Sa parole prend une importance particulière. Et une dynamique de domination peut évidemment amplifier cela.
Mais entre reconnaître cette réalité et faire de la dépendance l’objectif de la relation, il existe une différence considérable.
Je ne considère pas qu’un handler a « réussi » lorsque son puppy n’est plus capable de fonctionner sans lui.
Quelque part, j’éprouverais même davantage de satisfaction à savoir qu’il pourrait parfaitement continuer sans moi et qu’il continue pourtant à vouloir avancer avec moi, parce qu’alors, je ne suis pas indispensable par faiblesse. Je suis choisi pour la valeur que la relation conserve.
Ce que j’attends finalement d’une relation puppy/handler
Je crois qu’en rassemblant tout cela, ma conception devient finalement assez simple à formuler, même si elle est beaucoup plus complexe à vivre.
Je veux une relation asymétrique. Je veux qu’il y ait de la domination. Je peux vouloir de l’obéissance, des règles, des rituels, de l’appartenance et parfois du contrôle. Je veux pouvoir dresser un puppy dans une session et lui demander d’exécuter sans transformer chaque ordre en négociation interminable.
Mais je veux également que toute cette architecture repose sur quelque chose qui existe au-delà de la session.
De l’affection. De la complicité. De la confiance. De la loyauté. Une envie réciproque de participer à la vie de l’autre.
Et une direction…
Je veux pouvoir être celui qui prend parfois suffisamment de recul pour montrer une route que le puppy ne voit pas encore. Je veux pouvoir l’aider à avancer lorsqu’il le souhaite, le mettre en garde lorsque quelque chose me semble dangereux et reconnaître en même temps que je peux avoir tort.
Je veux pouvoir prendre soin sans infantiliser. Protéger sans enfermer. Diriger sans prétendre tout contrôler. Être exigeant sans croire que la dureté constitue à elle seule une preuve de domination. Et recevoir de la soumission sans jamais oublier ce que signifie le fait qu’une personne ait décidé de me la confier.
Finalement, le rôle de handler est moins un privilège qu’un engagement
Peut-être est-ce là que se trouve le cœur de tout cet article.
Lorsque quelqu’un devient mon puppy, je gagne certaines choses. J’obtiens une place particulière. ne forme d’ascendance. Parfois de l’obéissance. Parfois de l’appartenance. Je reçois de l’affection, de la confiance, de la loyauté, de la complicité et cette satisfaction très particulière de voir quelqu’un choisir de se remettre en partie entre mes mains.
Mais ce que je reçois n’est pas gratuit.
Ce pouvoir m’engage.
Il m’engage à réfléchir avant de décider simplement parce que j’en ai la possibilité. Il m’engage à chercher une direction plutôt qu’à collectionner les preuves de contrôle. Il m’engage à voir la personne derrière le puppy. À comprendre que ce qui fonctionnait pour quelqu’un d’autre ne fonctionnera peut-être pas pour lui. À ne pas confondre ma peur de le perdre avec son intérêt. À ne pas confondre sa loyauté avec mon impunité. À ne pas confondre le fait qu’il me fasse confiance avec la preuve que j’aurai toujours raison.
Et finalement, à rester suffisamment digne de ce qui m’a été confié pour qu’il continue à vouloir me le confier.
La domination n’est pas seulement le pouvoir d’obtenir l’obéissance. Elle est la responsabilité de rester digne de la confiance qui rend cette obéissance possible.
Le puppy offre sa soumission. Le handler ne la mérite pas simplement parce qu’il sait tenir une laisse. Il doit continuer à mériter la place qui se trouve à l’autre bout.
