Cacher une relation de couple derrière une relation BDSM

Il y a des relations dont on connaît parfaitement la nature mais dont on refuse le nom.

Deux personnes se voient très régulièrement.
Elles attendent de la disponibilité l’une de l’autre.
Elles se demandent des comptes.
Elles peuvent être jalouses.
Elles souhaitent être prioritaires.
Elles prennent des décisions qui touchent la vie de l’autre.
Elles se projettent ensemble.
Elles s’attendent à une forme de fidélité, de soutien et de présence.

Mais lorsqu’on leur demande si elles sont en couple, la réponse tombe :

« Non. C’est une relation BDSM. »
« Non, c’est mon Alpha !»
« C’est mon Maitre, rien de plus !»
« C’est normal que j’attende de l’exclusivité, il m’appartient !»

Et parfois, c’est parfaitement vrai.

Une relation BDSM peut être extrêmement forte, intime, durable et structurante sans être une relation de couple. C’était précisément l’objet de l’article précédent : une relation D/s et une relation amoureuse ne sont pas deux synonymes.

Mais parfois aussi, cette réponse mérite d’être interrogée.

Parce que le vocabulaire BDSM peut servir non plus à décrire une relation particulière, mais à éviter d’en nommer une autre.

Le problème n’est pas de refuser le mot « couple ».
Le problème commence lorsque l’on refuse le mot tout en exigeant les obligations qui vont avec.

Une relation BDSM n’est pas un couple déguisé

Commençons par éviter l’erreur inverse.

Toutes les relations D/s ne cachent évidemment pas une histoire d’amour refoulée.

Deux personnes peuvent construire une relation de domination et de soumission durable, particulièrement intime, se faire profondément confiance et conserver malgré tout un lien dont la finalité reste essentiellement BDSM.

Les recherches contemporaines sur les relations de transfert d’autorité montrent précisément que certaines personnes structurent durablement leur relation autour d’une asymétrie consensuelle d’autorité. Cette structure peut être extrêmement investie émotionnellement sans devoir être réduite à une simple pratique sexuelle ou, à l’inverse, assimilée automatiquement au couple traditionnel.

Liam Wignall et Mark McCormack défendent notamment cette diversité dans leur article consacré aux Authority Transfer Relationships et au BDSM.

De même, Casey et Sagarin décrivent ces relations comme une forme relationnelle à part entière, construite autour d’un transfert consensuel de certaines décisions et clairement distincte d’une hiérarchie imposée. Leur travail est référencé sur PubMed.

Il faut donc être très clair :

ce n’est pas parce qu’une relation est profonde qu’elle est secrètement un couple.

Le problème dont je veux parler apparaît ailleurs.

Lorsque l’étiquette ne correspond plus aux attentes

Imaginons une relation Master/soumis.

Au départ, le cadre est clair.

Il existe une relation BDSM régulière.
Une autorité est consentie dans certains domaines.
Une confiance particulière s’installe.
Des responsabilités sont assumées de part et d’autre.

Puis les attentes évoluent.

Le Master commence à vouloir savoir où son soumis passe ses soirées.
Avec qui il couche.
Avec qui il développe une intimité.
Pourquoi il n’a pas répondu rapidement à un message.
Pourquoi il a choisi de passer son week-end avec quelqu’un d’autre.

Il attend que la relation soit prioritaire.
Il réclame davantage de disponibilité.
Il souhaite être consulté sur des choix personnels de plus en plus larges.

Le soumis, de son côté, peut commencer à attendre une présence quotidienne, du soutien émotionnel, de la disponibilité lorsqu’il va mal, une forme de fidélité ou une projection commune.

Aucune de ces attentes n’est intrinsèquement illégitime.

Elles peuvent parfaitement faire partie d’une relation choisie.

Mais quelque chose a changé.

La question n’est plus seulement : « Quel pouvoir avons-nous négocié ? »
Elle devient : « Quelle place attendons-nous l’un de l’autre dans nos vies ? »

Ce qui devient problématique, c’est l’implicite

Une relation peut fonctionner selon pratiquement n’importe quelle structure dès lors que les personnes concernées savent ce qu’elles construisent et qu’elles y consentent réellement.

Le problème apparaît lorsque deux personnes utilisent le même mot pour parler de deux relations différentes.

« Tu es mon soumis » peut vouloir dire :

« Nous partageons une dynamique D/s dans un cadre déterminé. »

Mais cela peut aussi finir par vouloir dire :

« Je considère que tu dois me donner une place prioritaire dans ta vie, que j’ai un droit de regard sur tes autres relations, que tu dois être disponible lorsque j’en ai besoin et que certaines décisions qui te concernent doivent désormais passer par moi. »

Ces deux propositions ne sont pas équivalentes.

La recherche consacrée aux structures relationnelles insiste justement sur l’importance de rendre explicites les règles et les attentes. Daniel Cardoso propose notamment de distinguer des structures relationnelles explicites de structures implicites, lorsque des règles fondamentales existent dans les faits mais ne sont jamais clairement communiquées entre les personnes concernées. Son analyse est disponible sur PubMed Central.

Cette distinction me paraît particulièrement utile ici.

Une relation devient difficile à négocier lorsque ses règles existent avant même d’avoir été nommées.

Le BDSM peut rendre cette confusion particulièrement facile

Parce qu’il fournit déjà tout un vocabulaire permettant de parler de pouvoir, de responsabilité et de priorité.

Master.
Soumis.
Owner.
Puppy.
Handler.
Protocole.
Permission.
Obéissance.
Loyauté.

Tous ces mots peuvent parfaitement décrire des réalités BDSM légitimes.

Mais ils peuvent également permettre d’introduire progressivement des attentes conjugales sans jamais les appeler ainsi.

Une exigence de disponibilité peut devenir une « règle ».
Une jalousie peut devenir une « protection ».
Une demande d’exclusivité peut devenir de la « loyauté ».
Le contrôle des fréquentations peut devenir un « devoir du dominant ».
Une obligation de présence peut devenir un simple « protocole ».

Le vocabulaire change.

Mais la conséquence pour la personne qui reçoit ces attentes peut être exactement la même.

La loyauté n’est pas un mot magique pour obtenir l’exclusivité

C’est un exemple que je trouve particulièrement révélateur.

La loyauté est fondamentale dans certaines de mes relations. Je lui ai d’ailleurs consacré un article entier.

Mais être loyal envers quelqu’un ne signifie pas lui appartenir émotionnellement.

La loyauté implique pour moi honnêteté, droiture, absence de trahison et capacité à dire les choses clairement, y compris lorsqu’elles déplaisent.

Elle ne signifie pas :

« Tu dois me préférer à tous les autres. »
« Tu dois renoncer à quelqu’un parce qu’il me dérange. »
« Tu dois être disponible pour moi en priorité. »
« Tu ne dois pas créer de lien intime ailleurs. »

Ces exigences peuvent éventuellement être négociées dans une relation.

Mais elles doivent être nommées pour ce qu’elles sont.

La loyauté pour obtenir l’obéissance ou l’exclusivité devient très vite une tentative d’emprise.

Une relation saine ne devrait pas obliger à transformer chaque désir personnel en vertu morale pour pouvoir l’imposer à l’autre.

Le dominant n’obtient pas des droits illimités parce qu’il est dominant

C’est probablement l’une des confusions les plus persistantes autour du BDSM.

Une personne dominante peut recevoir énormément de pouvoir.

Dans certaines relations, elle peut prendre des décisions très importantes.

Mais cette autorité existe parce qu’elle a été consentie.

Elle possède donc un périmètre.

Même dans les relations dites 24/7 ou de Total Power Exchange, la littérature montre que les structures sont généralement construites par négociation et reposent sur un cadre partagé plutôt que sur une autorité mystérieuse qui apparaîtrait simplement parce que quelqu’un se déclare Master.

Les travaux récents consacrés aux Authority Transfer Relationships et à leurs frontières insistent précisément sur ces mécanismes de négociation.

Donc si une personne consent à ce que son dominant décide de certains aspects d’une scène, cela ne donne pas automatiquement à celui-ci un droit sur ses relations amicales.

Consentir à une discipline quotidienne ne signifie pas consentir à une exclusivité romantique.

Consentir à demander une permission pour certaines pratiques sexuelles ne signifie pas forcément céder la gestion de toute sa vie affective.

Une autorité négociée dans un domaine ne s’étend pas magiquement à tous les autres.

Et le soumis n’est pas davantage dispensé de responsabilité

La confusion peut également fonctionner dans l’autre sens.

Dans certains discours communautaires, la personne soumise est presque toujours présentée comme la partie vulnérable qu’il faudrait protéger de tout.

Cette vigilance est évidemment nécessaire lorsqu’il existe un déséquilibre de pouvoir.

Mais elle peut produire une autre caricature : celle d’un soumis qui ne serait plus responsable de rien.

Il aurait donné son consentement une fois.
Le dominant devrait ensuite anticiper toutes ses limites.
Résoudre tous ses problèmes.
Garantir son bien-être.
Détecter chaque malaise avant même qu’il soit exprimé.
Et assumer seul tout ce qui se produit dans la relation.

Je ne crois pas à ce modèle.

Une personne soumise doit également choisir à qui elle confie sa soumission.
Exprimer ses limites.
Réévaluer celles qu’elle avait mal identifiées.
Signaler lorsqu’une situation n’est plus acceptable.
Et partir si le cadre ne lui convient plus.

L’asymétrie de pouvoir n’annule pas la responsabilité des deux personnes.

Elle répartit certaines responsabilités différemment.

Quand la relation de couple devient un avantage sans les obligations du mot

C’est peut-être là que le camouflage devient le plus confortable.

Le mot « couple » peut faire peur.

Il peut évoquer l’engagement.
La stabilité.
La responsabilité affective.
La nécessité de reconnaître publiquement une relation.
La projection.
La peur de l’échec.
Ou simplement des modèles relationnels traditionnels dont on ne veut pas.

Rien n’oblige à vouloir ce modèle.

Mais il existe une position beaucoup plus confortable : obtenir certains avantages du couple sans accepter de reconnaître les obligations qui accompagnent les attentes que l’on impose.

Je peux alors réclamer ta fidélité sans me définir comme ton compagnon.

Je peux attendre que tu me places au centre de ta vie tout en rappelant que « nous ne sommes pas ensemble » lorsque tu demandes un engagement réciproque.

Je peux réclamer une grande disponibilité au nom de ta soumission, puis expliquer que je ne te dois rien en retour parce que nous ne sommes pas un couple.

Je peux attendre de toi une responsabilité affective considérable tout en refusant de reconnaître la mienne.

Ce n’est plus une relation libre de l’étiquette du couple.
C’est parfois une relation dans laquelle une seule personne bénéficie de l’absence d’étiquette.

« Nous ne sommes pas en couple » n’efface pas ce que l’on exige

Le problème n’est donc jamais de savoir si quelqu’un a le droit d’utiliser ou non le mot couple.

Les personnes concernées peuvent parfaitement choisir un autre vocabulaire.

Elles peuvent parler de partenaire.
De Master et soumis.
De puppy et Handler.
De relation queerplatonic.
De relation principale.
De relation non hiérarchique.
Ou inventer complètement leurs propres termes.

La recherche sur la non-monogamie consensuelle montre d’ailleurs à quel point les relations contemporaines peuvent s’organiser selon des modèles multiples, bien au-delà de la seule monogamie traditionnelle. Une revue de Ryan Scoats et Christine Campbell rappelle cette diversité dans Current Opinion in Psychology.

Les mots sont libres.

Les attentes, elles, ont des conséquences.

L’exclusivité est un bon exemple

Nous avons tendance à considérer certaines règles relationnelles comme tellement évidentes que nous oublions de les négocier.

La monogamie en est un excellent exemple.

Une revue publiée dans Archives of Sexual Behavior rappelle que les partenaires peuvent fortement présumer l’exclusivité sans jamais en avoir réellement discuté. Elle cite notamment une étude où plus de 96 % des participants attendaient une exclusivité sexuelle, alors qu’environ 30 % seulement disaient l’avoir explicitement abordée avec leur partenaire. Cette synthèse est disponible sur PubMed Central.

C’est fascinant parce que cela montre que le problème dépasse largement le BDSM.

Les humains sont très doués pour croire qu’un accord existe parce qu’il leur paraît évident.

Dans le BDSM, cette mécanique peut être amplifiée par l’asymétrie des rôles.

Le dominant peut penser :

« Puisque tu es mon soumis, il est évident que tu dois me demander avant de coucher avec quelqu’un. »

Le soumis peut penser :

« Puisque tu es mon Master, il est évident que tu dois être disponible lorsque j’ai besoin de toi. »

Mais si ces deux attentes n’ont jamais été discutées, il n’y a pas d’évidence.

Il y a deux suppositions.

Ce qui paraît évident à l’un peut n’avoir jamais été promis par l’autre.

Le BDSM ne devrait pas servir à éviter la conversation

C’est presque paradoxal.

Le BDSM possède justement une culture qui devrait nous rendre meilleurs à cet exercice.

Nous parlons de consentement.
De limites.
De safewords.
De pratiques.
De responsabilités.
De protocoles.
De négociation.

Nous sommes capables de discuter pendant une heure de la couleur d’une corde, de l’endroit où un impact peut être porté ou du niveau exact d’une contrainte.

Mais parfois, demander :

« Qu’est-ce que nous sommes ? »

devient infiniment plus difficile.

Pourtant, la question n’exige pas nécessairement une réponse binaire du type « couple » ou « pas couple ».

Elle peut simplement ouvrir une discussion :

Qu’attends-tu de moi ?
Qu’est-ce que je peux attendre de toi ?
Quelle place avons-nous dans nos vies respectives ?
Sommes-nous prioritaires ?
Sommes-nous exclusifs ?
Qu’est-ce qui relève de ma domination ?
Qu’est-ce qui relève de notre affection ?
Qu’est-ce qui ne relève ni de l’une ni de l’autre ?

Voilà probablement des questions beaucoup plus importantes que l’étiquette finale.

Un couple BDSM n’est pas moins BDSM parce qu’il se reconnaît comme couple

Il peut aussi exister derrière ce refus une crainte particulière : celle de banaliser une relation BDSM en la qualifiant de couple.

Comme si devenir amoureux transformait soudainement Master et soumis en « simple couple ».

Comme si reconnaître une dimension conjugale effaçait automatiquement la dynamique de pouvoir.

Je ne vois aucune raison à cela.

Les deux structures peuvent coexister.

Une personne peut être mon compagnon et mon soumis.
Mon partenaire et mon Master.
Mon amoureux et mon Handler.

Le mot supplémentaire ne retire rien aux précédents.

Il décrit simplement une autre dimension de la relation.

Reconnaître le couple ne détruit pas la relation BDSM.
Cela peut simplement permettre de reconnaître tout ce qui existe déjà autour d’elle.

Le danger apparaît lorsqu’un rôle devient une justification universelle

« Je suis dominant. »

Cette phrase ne répond pas à tout.

Elle ne justifie pas automatiquement une interdiction.
Elle ne transforme pas une jalousie en décision légitime.
Elle ne donne pas raison dans un conflit.
Elle ne dispense pas d’expliquer une décision.
Elle ne rend pas acceptable une exigence qui n’a jamais été négociée.

Même principe pour :

« Je suis ton Master. »
« Je suis ton Owner. »
« Je suis ton Handler. »

Ces titres devraient décrire une fonction et les responsabilités qui l’accompagnent.

Ils ne devraient jamais constituer une fin de conversation.

Nous avons déjà vu dans les articles précédents que l’autorité ne se résume pas à prendre des décisions. Elle suppose également maturité, cohérence, capacité à en assumer les conséquences et, lorsque c’est nécessaire, à réparer ou corriger sa trajectoire.

Plus la relation devient large, plus cette responsabilité augmente.

Le contrôle des fréquentations est un point particulièrement sensible

Une personne peut parfaitement décider librement de confier à son dominant un droit de regard important sur certaines de ses relations.

Cela existe.

Cela peut être consensuel.

Cela peut même être recherché précisément comme élément de la dynamique D/s.

Mais il faut là encore distinguer le cadre négocié d’une dérive progressive.

Si un dominant décide avec son soumis, dès le départ, qu’il aura une autorité sur certains partenaires ou certaines pratiques, nous sommes devant une règle relationnelle consentie.

Si, à l’inverse, chaque nouvelle amitié devient soudain suspecte, chaque personne extérieure au groupe est présentée comme dangereuse, chaque désaccord entraîne une demande de prise de distance et toute résistance est qualifiée de déloyauté, nous sommes devant autre chose.

Le problème n’est alors plus simplement la structure D/s.

C’est l’isolement qui peut progressivement en découler.

Un cadre peut protéger.
Un cadre qui ne supporte plus aucun regard extérieur peut aussi devenir une cage.

Le couple caché peut également créer une asymétrie émotionnelle

Imaginons maintenant que l’une des deux personnes pense sincèrement vivre une relation BDSM non conjugale.

Elle continue donc à construire d’autres relations.
À rencontrer d’autres personnes.
À organiser son existence indépendamment.

Pendant ce temps, l’autre a progressivement développé des attentes conjugales sans les verbaliser.

Chaque nouvelle relation est alors vécue comme une trahison.
Chaque absence comme un abandon.
Chaque limite comme un manque d’engagement.

Pourtant, l’autre personne n’a peut-être jamais accepté ce niveau d’engagement.

On commence alors à reprocher à quelqu’un d’avoir enfreint un contrat qu’il n’a jamais signé.

Et ce mécanisme est particulièrement destructeur parce que chacun peut sincèrement penser avoir raison.

Dire ce que l’on veut reste plus honnête que le déguiser en principe

Il n’y a rien de honteux à dire :

« Je suis jaloux. »
« J’aimerais être prioritaire. »
« J’aimerais une relation exclusive. »
« J’ai envie que nous soyons en couple. »
« Je veux davantage de place dans ta vie. »

Ce sont des désirs relationnels.

Ils peuvent être acceptés.
Refusés.
Négociés.
Ou révéler une incompatibilité.

Mais au moins, ils peuvent être discutés.

Dire à la place :

« Si tu étais vraiment loyal, tu ferais cela. »
« Un bon soumis ne me poserait pas cette question. »
« Comme je suis ton Master, tu devrais comprendre. »

transforme une préférence personnelle en obligation morale.

Et le débat devient beaucoup plus difficile.

Une demande peut être refusée.
Une prétendue obligation morale cherche souvent à rendre le refus impossible.

La relation peut changer sans que personne ait menti

Il faut aussi laisser une place importante à quelque chose de beaucoup plus banal : l’évolution.

Toutes les relations qui finissent par ressembler à un couple n’étaient pas secrètement des couples depuis le début.

Une relation peut commencer avec un cadre très clair.

Puis les personnes se découvrent.
S’attachent.
Partagent davantage.
Développent de nouvelles attentes.

Rien de tout cela n’implique nécessairement mauvaise foi ou manipulation.

Le problème apparaît uniquement lorsque l’on s’interdit de réinterroger le cadre initial.

Un accord parfaitement adapté à une relation il y a deux ans peut devenir complètement inadapté à ce qu’elle est aujourd’hui.

La négociation BDSM ne devrait donc pas concerner uniquement les limites physiques.

Elle devrait également permettre de renégocier la nature du lien lorsque celui-ci évolue.

Comment savoir si l’on cache peut-être un couple derrière le BDSM ?

Je ne crois pas qu’il existe un test universel.

Mais certaines questions peuvent aider.

Est-ce que j’attends de cette personne des choses qui n’ont jamais réellement été négociées ?

Est-ce que je considère certaines attentes comme « évidentes » simplement parce qu’elle est mon soumis ou mon dominant ?

Est-ce que je souhaite contrôler ses autres relations pour protéger notre dynamique BDSM ou parce que je suis jaloux de sa vie affective ?

Est-ce que j’attends une priorité émotionnelle ?

Est-ce que nous avons des projets communs qui dépassent largement notre pratique BDSM ?

Si cette personne cessait demain d’être mon soumis ou mon dominant, voudrais-je malgré tout conserver cette place particulière dans sa vie ?

Et surtout :

si nous supprimions tous les titres BDSM de notre relation, comment décririons-nous ce qui resterait ?

La réponse peut être très instructive.

Et si la réponse est « couple » ?

Alors ce n’est pas une catastrophe.

Ce n’est pas un échec du BDSM.

Ce n’est pas une banalisation de la relation.

Ce n’est pas nécessairement une promesse de monogamie, de mariage ou de pavillon avec labrador.

Cela signifie simplement qu’une dimension supplémentaire existe peut-être désormais entre deux personnes.

On peut alors la définir à sa manière.

Un couple peut être BDSM.
Non monogame.
Hiérarchique dans certaines fonctions.
Très indépendant au quotidien.
Ne jamais cohabiter.
Ne jamais se marier.

Le terme n’impose pas à lui seul tout le modèle traditionnel.

Et si la réponse est « non » ?

Très bien également.

Alors il peut être utile de regarder les attentes et de vérifier qu’elles restent cohérentes avec cette réponse.

Si nous ne sommes pas en couple, qu’est-ce que je considère réellement que tu me dois ?

Pourquoi ?

Parce que nous l’avons négocié ?

Ou parce que je considère qu’une personne dans ton rôle devrait naturellement me le donner ?

La distinction est immense.

En réalité, le sujet est moins le couple que la cohérence

C’est probablement la conclusion la plus importante.

Je ne cherche pas à expliquer que toute relation BDSM durable devrait finir en couple.

Je ne cherche pas davantage à réhabiliter le modèle conjugal traditionnel comme destination normale de toute relation intime.

Je pense simplement que les mots devraient rester cohérents avec les attentes.

Si nous souhaitons une relation BDSM sans couple, construisons-la clairement.

Si nous souhaitons une relation de couple structurée autour d’une dynamique BDSM, assumons-la tout aussi clairement.

Si nous sommes entre les deux, parlons-en.

Mais évitons de nous servir des titres BDSM pour introduire silencieusement des obligations que nous refuserions de nommer autrement.

Ce n’est pas l’étiquette « couple » qui crée l’engagement.
Ce sont les attentes que nous plaçons les uns sur les autres.

Parce que derrière cette confusion peut apparaître quelque chose de beaucoup plus grave

Une règle jamais négociée.
Une jalousie transformée en autorité.
Un isolement présenté comme de la protection.
Une culpabilisation appelée loyauté.
Un contrôle justifié par la dominance.

Pris isolément, chacun de ces éléments peut parfois sembler anodin.

Ensemble, ils peuvent produire une relation dans laquelle le vocabulaire BDSM ne sert plus seulement à organiser un échange de pouvoir consensuel.

Il sert à rendre certaines demandes plus difficiles à contester.

Et c’est précisément là que nous arrivons au dernier volet de cette série : les relations toxiques dans le BDSM.

Parce qu’une dynamique de pouvoir ne devient pas toxique simplement parce qu’elle est asymétrique.

Elle le devient lorsque le pouvoir cesse d’être un cadre choisi et commence à empêcher l’autre de penser, de parler, de refuser ou de partir.

Le BDSM peut donner un langage au pouvoir.
Il ne devrait jamais servir à retirer à l’autre le droit de questionner ce pouvoir.

En résumé

Une relation BDSM peut être durable, profonde et intime sans être une relation de couple.

Une relation BDSM peut également évoluer et devenir un couple sans perdre sa dynamique D/s.

Le problème ne réside donc pas dans l’étiquette choisie.

Il apparaît lorsque les attentes deviennent conjugales sans être reconnues comme telles.

Lorsque l’on exige fidélité, priorité, disponibilité ou exclusivité sans les avoir réellement négociées.

Lorsque la jalousie devient « protection ».
Lorsque le contrôle devient « responsabilité ».
Lorsque l’exclusivité devient « loyauté ».
Lorsque toute contestation devient « désobéissance ».

Les mots peuvent rendre une relation plus claire.

Ils peuvent aussi permettre de ne pas regarder ce qu’elle est devenue.

Si nous refusons le mot « couple », nous devons au minimum être capables d’expliquer ce que nous attendons réellement l’un de l’autre.

Parce qu’on peut refuser une étiquette.
On ne peut pas faire comme si les attentes qu’elle recouvre n’existaient pas.

Sources et bibliographie

Liam Wignall & Mark McCormack, The Case for Classifying Authority Transfer Relationships as a Form of BDSM, Archives of Sexual Behavior, 2026.
Les auteurs défendent l’intégration des relations de transfert d’autorité dans la diversité des relations BDSM et rappellent que celles-ci peuvent aller bien au-delà du jeu sexuel ponctuel pour devenir des structures relationnelles durables et significatives.
Consulter l’article.

Casey & Sagarin, Authority Transfer Relationships: Illuminating a Consensual Inegalitarian Relationship Form.
Travail consacré aux relations reposant sur un transfert consensuel d’autorité. Les auteurs mettent notamment en avant la clarté des rôles, la transparence et la structure de ces relations, tout en identifiant également des risques comme la rigidité, l’épuisement ou les possibilités d’abus.
Référence sur PubMed.

Kristen N. Jozkowski, Interrogating Authority Transfer Relationships from a Consent Lens, Archives of Sexual Behavior, 2026.
Commentaire centré sur la question du consentement dans les relations où l’un des partenaires transfère volontairement une partie de son pouvoir décisionnel à l’autre.
Consulter l’article.

Authority Transfer Relationship: Between Negotiation and Boundary Crossing, Archives of Sexual Behavior, 2026.
Analyse des relations consensuellement inégalitaires, de leur construction par la négociation et des frontières de l’autorité au sein des relations 24/7 et de Total Power Exchange.
Consulter l’article.

Daniel Cardoso, Reframing the role of communication in consensual and/or ethical (non)monogamies, 2024.
L’article propose notamment de distinguer les structures relationnelles explicitement communiquées de celles reposant sur des attentes implicites ou insuffisamment communiquées. Cette distinction est particulièrement pertinente pour analyser les attentes relationnelles qui existent sans avoir été réellement négociées.
Consulter l’article sur PubMed Central.

David L. Rodrigues, A Narrative Review of the Dichotomy Between the Social Views of Non-Monogamy and the Experiences of Consensual Non-Monogamous People, Archives of Sexual Behavior, 2024.
Cette revue rappelle notamment que des attentes relationnelles aussi importantes que l’exclusivité peuvent être présumées par les partenaires sans avoir été explicitement discutées, ce qui illustre le décalage possible entre règles supposées et règles réellement négociées.
Consulter l’article sur PubMed Central.

Ryan Scoats & Christine Campbell, What do we know about consensual non-monogamy?, Current Opinion in Psychology, 2022.
Revue générale utile pour rappeler la diversité des structures relationnelles contemporaines et éviter d’assimiler automatiquement couple, exclusivité et monogamie.
Consulter la publication.

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