Master, Owner, Handler : trois mots pour trois rôles différents ?
Master, Owner, Handler. Dans le Puppy Play, ces trois mots sont tellement proches qu’on finit parfois par les employer presque indifféremment. Celui qui tient la laisse devient le Handler, l’Owner ou le Master selon les personnes, les habitudes ou simplement le mot qui sonne le mieux.
Et quelque part, ce n’est pas complètement absurde. Une même personne peut parfaitement être les trois à la fois. Pourtant, cela ne signifie pas que ces trois mots veulent dire la même chose.
On peut cumuler plusieurs fonctions. Cela ne transforme pas ces fonctions en synonymes.
Ce qui m’intéresse ici n’est donc pas de distribuer les bons et les mauvais points à ceux qui utiliseraient le « mauvais » titre. Les usages communautaires sont beaucoup trop variés pour prétendre imposer un dictionnaire universel.
Ce qui m’intéresse davantage, c’est de comprendre ce que chacun de ces mots peut raconter d’une relation : qui domine ? Qui possède symboliquement ? Qui prend soin ? Qui accompagne ? Et surtout : qu’est-ce que chacun promet implicitement à l’autre lorsqu’il revendique l’un de ces rôles ?
Le premier problème : les définitions elles-mêmes ne sont pas d’accord
Il serait confortable de commencer cet article en ouvrant un grand dictionnaire officiel du BDSM et d’y trouver trois définitions parfaitement étanches. Ce dictionnaire n’existe pas.
Les usages communautaires se chevauchent énormément. La FAQ de Pupspace, par exemple, explique qu’un Handler peut prendre des formes très différentes : personne qui prend soin du puppy, détenteur de la laisse, éducateur, dominant ou Sir. La relation elle-même peut être sexuelle, romantique ou parfaitement platonique.
D’autres sources vont encore plus loin et utilisent pratiquement Handler, Owner et Master comme des termes interchangeables. C’est justement là que les choses deviennent intéressantes : l’usage nous apprend comment les mots sont employés, mais il ne nous oblige pas à considérer qu’ils décrivent exactement la même fonction.
La recherche universitaire consacrée au Puppy Play apporte déjà une nuance utile. Dans leur étude publiée en 2019 dans Archives of Sexual Behavior, Darren Langdridge et Jamie Lawson décrivent le Handler comme celui qui s’occupe du puppy et l’accompagne. Leur enquête, fondée sur 68 descriptions individuelles et 25 entretiens, fait apparaître un rôle associant selon les relations domination, entraînement, ownership, mais aussi très clairement care : le soin porté à l’autre. Leur analyse souligne notamment la responsabilité du Handler lorsqu’il permet au puppy d’entrer dans son headspace et de jouer en sécurité. L’étude complète est disponible en accès libre.
Cela rejoint assez précisément la distinction que je voudrais proposer.
Master : celui à qui une autorité a été reconnue
Commençons par Master.
Dans la littérature BDSM, le terme est historiquement associé aux relations Master/slave et plus largement aux relations de transfert de pouvoir ou d’autorité. Les formes les plus poussées peuvent aller jusqu’au Total Power Exchange ou à des relations dites 24/7, mais toutes les personnes utilisant le titre de Master ne vivent évidemment pas une relation de ce type.
Les travaux consacrés au BDSM distinguent d’ailleurs les rencontres limitées dans le temps, pendant lesquelles les rôles n’existent que dans un cadre défini, des relations dans lesquelles l’échange de pouvoir constitue durablement une partie de la structure relationnelle. On peut notamment consulter l’analyse d’Ofer Parchev sur le Total Power Exchange et les relations Master/slave, ainsi que le travail plus récent de Liam Wignall et Mark McCormack sur les relations de transfert d’autorité.
Dans le référentiel que je propose ici, je préfère une définition plus simple : le Master est le dominant régulier d’une personne particulière, dans une relation particulière.
Je mets volontairement l’accent sur le mot « relation ».
Être dominant pendant une soirée ne suffit pas nécessairement à faire de quelqu’un « mon Master ». Je peux confier ma soumission à différentes personnes, jouer avec plusieurs dominants, apprendre auprès d’eux ou leur laisser temporairement du pouvoir. Cela ne crée pas automatiquement la même relation.
Le Master renvoie donc, dans cette lecture, à une autorité inscrite dans une certaine continuité. Et cette autorité n’est pas magique : elle repose sur un accord relationnel. Elle existe parce qu’une personne choisit de reconnaître à une autre une place particulière.
Owner : celui à qui l’on appartient
Owner introduit une autre notion : celle de propriété.
Évidemment, personne ne possède juridiquement un autre être humain dans une relation BDSM. Nous parlons ici d’une construction consensuelle et symbolique. Dans certaines dynamiques, le collier, le vocabulaire de l’appartenance ou les notions d’Owner/property matérialisent précisément cette représentation. La littérature sur les relations Master/slave rappelle d’ailleurs explicitement que cet « ownership » BDSM n’a pas la force juridique d’un véritable droit de propriété.
Mais justement : posséder symboliquement et dominer ne décrivent pas nécessairement la même chose.
Je peux considérer qu’un puppy m’appartient sans organiser chacune de ses décisions. Je peux inversement exercer une autorité importante sur quelqu’un sans que notre relation utilise jamais le vocabulaire de la propriété.
Certaines ressources communautaires distinguent également Owner et Handler par la permanence du lien. Un article allemand consacré au Human Pup Play décrit ainsi le Handler comme celui qui prend temporairement un puppy en charge, tandis que l’Owner correspond à une personne déterminée avec laquelle existe un lien stable. Cette distinction n’est pas universelle, mais elle montre justement que la communauté elle-même perçoit parfois des fonctions différentes derrière ces mots.
Dans mon référentiel, je garderais donc cette idée très simple :
Le Master parle d’autorité. L’Owner parle d’appartenance.
Et aucune des deux notions n’implique automatiquement l’autre.
Handler : celui qui prend en charge
C’est probablement le mot auquel j’attache le plus d’importance, précisément parce qu’il est parfois réduit à « celui qui tient la laisse ».
Pour moi, être Handler implique quelque chose de beaucoup plus exigeant : prendre soin.
L’image canine permet d’ailleurs de comprendre immédiatement la nuance. On peut confier son chien à quelqu’un pendant quelques heures, quelques jours ou plusieurs semaines. Cette personne ne devient pas son propriétaire. Pourtant, pendant le temps où l’animal lui est confié, elle en devient responsable : elle veille sur lui, répond à ses besoins, anticipe les problèmes et doit être capable de réagir lorsque quelque chose ne va pas.
Le parallèle a évidemment ses limites puisque nous parlons ici d’adultes humains et consentants. Mais la fonction reste éclairante.
Un Handler peut accompagner un puppy qui ne lui appartient pas. Il peut prendre en charge un puppy dont il n’est pas le Master. Il peut intervenir pour une scène, un événement ou une période beaucoup plus longue. Et contrairement aux termes Master ou Owner, qui existent largement ailleurs dans le BDSM, Handler appartient beaucoup plus spécifiquement au vocabulaire du pet play et particulièrement du Puppy Play.
C’est également ce que fait ressortir la recherche de Langdridge et Lawson : le Handler aide le puppy à abandonner temporairement certaines responsabilités adultes et à entrer dans son rôle, ce qui transfère mécaniquement une partie de la responsabilité vers celui qui l’accompagne.
Le puppy peut lâcher prise parce que quelqu’un d’autre reste attentif.
Voilà pourquoi, à mes yeux, Handler n’est pas simplement un titre esthétique. Il décrit une fonction.
Un Handler est-il nécessairement dominant ?
Pas nécessairement, et c’est précisément là que les usages deviennent intéressants.
Dans les pratiques observées, le Handler peut effectivement être dominant. La littérature académique montre que domination, contrôle et entraînement font partie de nombreuses expériences de Puppy Play. Mais elle montre également que le soin est central et que toutes les relations puppy/handler ne sont ni sexuelles ni romantiques. Pupspace mentionne explicitement la possibilité de relations platoniques.
Autrement dit, tenir la laisse peut être un acte de domination. Cela peut aussi être simplement une manière de permettre à quelqu’un de rester tranquillement dans son headspace pendant qu’une autre personne surveille son environnement.
C’est une différence fondamentale.
Elle permet aussi de comprendre pourquoi Master et Handler peuvent être cumulés sans être confondus. Je peux exercer une autorité durable sur mon puppy et prendre soin de lui : je suis alors son Master et son Handler. Mais quelqu’un d’autre pourrait très bien en assurer ponctuellement la prise en charge sans devenir pour autant son Master.
Master, Owner et Handler peuvent donc se cumuler
C’est probablement la manière la plus simple de sortir du problème des étiquettes : arrêter d’essayer de déterminer quel mot est supérieur aux autres.
Il n’y a pas de combinaison idéale.
Une personne peut être Master et Handler d’un puppy. Elle peut être Owner et Handler d’un autre. Master uniquement d’une troisième personne. Elle pourrait même, dans une relation particulière, cumuler les trois fonctions.
Et quelqu’un d’autre peut parfaitement être Handler sans être ni Master ni Owner.
Ce qui compte n’est donc pas la collection de titres affichée sur un profil. Ce qui compte est la réalité relationnelle qu’ils décrivent.
La question n’est pas : « Comment veux-tu que je t’appelle ? »
La question est : « Qu’est-ce que ce mot signifie entre nous ? »
Un titre que l’on revendique crée-t-il automatiquement le rôle ?
C’est ici que ma position devient probablement plus tranchée.
Je pense que les mots ont un sens parce qu’ils décrivent quelque chose.
Quelqu’un peut évidemment écrire « Handler » sur son profil. Personne ne possède une police du vocabulaire BDSM capable de lui retirer son badge. Mais si cette personne ne prend jamais soin des puppies qui lui sont confiés, ne les accompagne pas, ne veille pas sur eux et n’assume aucune des responsabilités attachées à cette fonction, je ne vois plus très bien ce que le mot décrit.
Ce n’est pas tellement différent d’une personne qui se présenterait comme photographe sans jamais faire de photographie, mais uniquement de la génération IA.
Cette exigence vaut d’ailleurs dans d’autre sens comme je l’ai longuement évoqué dans d’autres articles. Être soumis ne signifie pas devenir consommateur de la relation. Le puppy ou le soumis conserve la responsabilité d’exprimer ses limites, de signaler lorsqu’une limite a été mal évaluée, de choisir à qui il confie sa soumission et, lorsque cela devient nécessaire, de la reprendre.
Une relation asymétrique n’est pas une relation dans laquelle un seul individu aurait des responsabilités.
Elle est égale en valeur, asymétrique dans ses fonctions.
Prendre la responsabilité, ce n’est pas obtenir tous les droits
Cette distinction devient particulièrement importante lorsqu’on parle de domination.
Recevoir davantage d’autorité signifie aussi recevoir davantage de responsabilités. Prendre une décision, c’est accepter d’en porter les conséquences. Une mauvaise décision ne transforme évidemment pas quelqu’un en mauvais dominant : l’erreur est humaine. Ce qui compte davantage est la capacité à la reconnaître, à accepter les solutions proposées lorsque l’on ne sait pas réparer seul et, lorsque c’est possible, à corriger la trajectoire.
Dans certaines situations, celui qui dirige pourra résoudre lui-même le problème. Dans d’autres, il devra simplement reconnaître qu’il s’est trompé et écouter quelqu’un de plus compétent.
Cela ne diminue pas nécessairement son autorité. Cela peut au contraire en démontrer la maturité.
Le problème commence davantage lorsque l’autorité devient un moyen de faire systématiquement passer son intérêt avant celui de la personne sur laquelle elle s’exerce, lorsque l’erreur est toujours attribuée aux autres, lorsque l’incohérence devient permanente ou lorsque le titre sert de réponse universelle : « Je suis ton Master, donc tu dois m’écouter. »
À ce moment-là, le vocabulaire BDSM peut devenir un formidable paravent.
Le Handler comme engagement éthique
C’est finalement ici que je place la différence essentielle.
Être Handler ne signifie pas être parfait. Cela ne signifie pas savoir tout faire. Cela ne signifie même pas devoir soi-même pratiquer tout ce dont son puppy pourrait avoir envie.
Un bon accompagnement peut justement consister à reconnaître ses limites. Si mon puppy souhaite explorer une pratique que je ne maîtrise pas, je peux préférer l’orienter vers quelqu’un en qui j’ai confiance plutôt que de prétendre posséder une compétence que je n’ai pas.
Prendre soin n’est pas tout faire soi-même.
Prendre soin, c’est rester responsable de la manière dont on accompagne.
Et cette responsabilité ne devrait pas devenir une cage. Le cadre peut protéger ; l’isolement fragilise. Un dominant ou un Handler qui cherche progressivement à couper quelqu’un de ses proches, à rendre toute contradiction suspecte ou à transformer chaque désaccord en preuve de déloyauté ne protège plus simplement un espace BDSM : il modifie profondément l’autonomie sociale de l’autre.
C’est précisément pour cette raison qu’il faut savoir ce que les mots signifient avant de leur confier du pouvoir.
Trois fonctions plutôt que trois grades
Je proposerais donc de ne plus imaginer Master, Owner et Handler comme trois grades sur une même échelle.
- Master : une fonction d’autorité dans une relation D/s durable ou particulièrement structurante.
- Owner : une fonction d’appartenance symbolique, lorsque la relation est pensée et consentie en termes de propriété.
- Handler : une fonction de prise en charge, d’accompagnement, de soin et de responsabilité envers le puppy.
Ce référentiel est une proposition, pas une prétendue définition universelle. Les recherches comme les ressources communautaires montrent que les frontières réelles sont poreuses et que certains pratiquants utilisent ces termes autrement.
Mais justement, reconnaître cette diversité ne nous interdit pas de rechercher davantage de précision.
On peut appeler quelqu’un Master, Owner et Handler si ces trois mots décrivent effectivement trois dimensions de la relation. On peut n’en utiliser qu’un. On peut n’en utiliser aucun.
Ce qui me paraît beaucoup plus important est de ne jamais croire que prononcer le mot suffit à créer ce qu’il prétend désigner.
Un titre décrit une responsabilité. Il ne la remplace pas.
Et peut-être est-ce finalement le fil conducteur de toute cette réflexion sur le vocabulaire BDSM : nous passons beaucoup de temps à choisir les mots qui définissent nos relations (incluons à ça pour les AB les daddie, grands frères, petits frères). Nous devrions probablement passer autant de temps à vérifier que nos comportements leur donnent réellement un sens.
