Relations toxiques dans le BDSM : quand le cadre devient une excuse
Le BDSM donne une place particulière au pouvoir.
Il permet à certaines personnes de décider.
À d’autres d’obéir.
De céder volontairement une partie de leur contrôle.
De construire des relations profondément asymétriques.
Et cela peut être parfaitement sain.
C’est même l’un des points qu’il faut rappeler avant tout le reste : une relation n’est pas toxique parce qu’elle est hiérarchique, parce qu’une personne commande, parce qu’une autre se soumet ou parce que certaines pratiques peuvent paraître violentes vues de l’extérieur.
La recherche consacrée au BDSM insiste justement sur le rôle central du consentement pour distinguer une pratique BDSM d’une violence ou d’un abus. Cara Dunkley et Lori Brotto rappellent dans leur revue consacrée au consentement dans le BDSM que la présence d’un consentement mutuel et informé constitue l’un des éléments fondamentaux permettant cette distinction.
Une étude publiée en 2024 auprès de jeunes appartenant à des minorités de genre et sexuelles arrive à une conclusion similaire : les participants distinguaient le BDSM de la violence conjugale principalement par le consentement. L’intérêt pour le BDSM n’impliquait absolument pas une acceptation de la violence dans le couple. L’étude est disponible sur PubMed.
Le BDSM n’est donc pas le problème.
Mais précisément parce qu’il donne un vocabulaire au pouvoir, à l’obéissance, à la contrainte et à la souffrance consentie, il peut offrir un camouflage extrêmement efficace à des comportements qui, eux, ne relèvent plus d’un échange de pouvoir choisi.
Le BDSM peut mettre en scène la contrainte.
Il ne devrait jamais servir à masquer la coercition.
Une relation toxique n’est pas simplement une relation dans laquelle quelqu’un souffre
C’est une distinction fondamentale.
Dans le BDSM, une personne peut demander à être attachée. Frappée. Humiliée. Privée temporairement de certaines libertés. Contrôlée dans un cadre précis.
Vu de l’extérieur, certains de ces comportements peuvent ressembler à des actes violents.
C’est justement pour cela que les chercheurs insistent autant sur le contexte, la négociation et le consentement.
Nathan Brewer, Kristie Thomas et Xavier Guadalupe-Diaz montrent par exemple dans leur travail sur BDSM et violence entre partenaires intimes que les similitudes superficielles entre certains actes BDSM et certains actes violents peuvent conduire à des confusions importantes. Les personnes interrogées, elles, distinguaient nettement les deux grâce au consentement, aux accords et à la possibilité de communiquer ou de retirer ce consentement.
Ce n’est donc pas la présence d’une gifle, d’une corde ou d’un ordre qui permet à elle seule de déterminer si une relation est saine.
La question est plutôt :
Pourquoi cette chose arrive-t-elle ?
A-t-elle été réellement choisie ?
Existe-t-il un espace pour dire non ?
La personne peut-elle remettre en question ce qui se passe ?
Peut-elle retirer son consentement ?
Et que se passe-t-il lorsqu’elle le fait ?
Ce n’est pas toujours l’acte qui distingue le BDSM de l’abus.
C’est la manière dont le pouvoir autour de cet acte est construit.
Le consentement n’est pas une autorisation éternelle
« Tu avais accepté. »
Cette phrase peut être parfaitement vraie.
Et pourtant ne plus rien justifier du tout. Parce qu’un consentement donné hier ne signifie pas nécessairement un consentement aujourd’hui.
Une personne peut découvrir une limite qu’elle connaissait mal.
Changer d’avis.
Être dans un état émotionnel différent.
Constater qu’une pratique produit sur elle des effets qu’elle n’avait pas anticipés.
Ou simplement ne plus vouloir continuer.
La communauté BDSM possède justement des outils très explicites pour gérer cela : négociations préalables, safewords, signes non verbaux, discussions après les scènes, renégociation des limites.
Une étude récente publiée dans Archives of Sexual Behavior montre d’ailleurs que les normes de consentement dans les communautés BDSM sont particulièrement fortes, même si elles ne sont pas toujours appliquées de manière totalement rigide. L’article, Consent Norms in the BDSM Community: Strong But Not Inflexible, rappelle l’importance de pratiques comme la négociation explicite et les safewords.
Mais tous ces outils deviennent inutiles si la personne qui possède davantage de pouvoir estime que le consentement initial lui donne désormais tous les droits.
Un oui passé n’est pas une dette pour l’avenir.
Le dominant n’a pas tous les droits
Cela devrait être évident.
Pourtant, c’est probablement l’une des confusions les plus fréquentes que je rencontre. Être dominant signifie qu’une personne accepte de vous reconnaître une certaine autorité.
Cette autorité peut être faible ou très importante.
Limitée à une scène ou présente quotidiennement.
Concerner quelques décisions ou une grande partie de l’organisation de la relation.
Mais dans tous les cas, elle existe à l’intérieur d’un cadre choisi.
Elle n’accorde pas un statut supérieur en tant qu’être humain.
Elle ne rend pas automatiquement plus intelligent.
Elle ne transforme pas chaque opinion en vérité.
Elle ne rend pas chaque décision légitime.
Et surtout : elle ne dispense jamais d’assumer les conséquences de ses décisions.
C’est un point qui traverse toute cette série d’articles.
Prendre davantage de décisions signifie accepter davantage de responsabilités.
Un dominant peut se tromper. Un Master peut prendre une mauvaise décision. Un Handler peut mal évaluer une situation. L’erreur n’est pas en elle-même disqualifiante. Ce qui devient inquiétant, c’est autre chose :
refuser systématiquement de reconnaître ses erreurs ;
les attribuer aux autres ;
punir celui qui les fait remarquer ;
réécrire constamment l’histoire pour rester celui qui avait raison.
L’autorité n’est pas le droit d’avoir toujours raison.
C’est notamment le devoir d’assumer lorsqu’on a tort.
L’une des premières alertes : tout devient toujours la faute du soumis
La logique peut devenir extrêmement simple.
Si la relation va bien, c’est grâce au dominant.
Si elle va mal, c’est parce que le soumis n’a pas assez obéi.
Si une règle fonctionne mal, le soumis l’a mal appliquée.
Si une décision produit une catastrophe, c’est parce qu’il n’a pas suffisamment fait confiance.
Si le soumis se sent mal, c’est parce qu’il n’est pas assez mature pour comprendre la dynamique.
À ce moment-là, l’asymétrie de la relation devient un excellent mécanisme pour éviter toute responsabilité.
Et c’est exactement l’inverse de ce que j’attends personnellement d’une position dominante.
Quelqu’un qui accepte de diriger doit être capable de regarder ses propres décisions avec suffisamment de recul pour reconnaître sa part dans ce qui se produit.
Sinon, l’autorité ne sert plus à organiser la relation.
Elle sert à protéger celui qui la détient de toute remise en question.
Le soumis n’est pas toujours innocent non plus
Mais il faut immédiatement éviter l’excès inverse.
Dans certains discours communautaires, le dominant devient facilement la personne toujours suspecte et le soumis la victime potentielle nécessairement innocente.
Cette vision est également trop simple.
Être dans une position dominée ne transforme pas quelqu’un en enfant.
Une personne soumise conserve des responsabilités.
Elle doit choisir à qui elle confie sa soumission.
Exprimer ce qu’elle connaît de ses limites.
Signaler lorsqu’une situation évolue.
Reconnaître qu’elle a parfois mal estimé une limite.
Retirer son consentement lorsqu’elle ne veut plus continuer.
Et assumer également ses propres comportements dans la relation.
La vulnérabilité mérite une protection particulière.
Elle ne crée pas une irresponsabilité morale générale.
La soumission peut transférer une partie du pouvoir.
Elle ne transfère pas toute la responsabilité personnelle.
Une relation asymétrique doit rester une relation entre adultes
Ce principe me paraît essentiel.
On peut jouer avec des rôles extrêmement régressifs.
Traiter quelqu’un comme un animal.
Lui retirer temporairement certaines décisions.
Construire une dynamique très autoritaire.
Mais derrière le rôle restent deux adultes.
Le soumis doit pouvoir penser. Comparer. Questionner. Exprimer un désaccord.
Demander des explications. Et, en dernier recours, partir.
Si le maintien de la relation exige progressivement qu’il abandonne toutes ces capacités, nous ne sommes plus simplement devant une forte dynamique de domination.
« Tu dois me faire confiance » n’est pas un argument
La confiance est indispensable dans de nombreuses pratiques BDSM.
Mais elle ne peut pas servir de réponse universelle.
« Pourquoi veux-tu que je fasse ça ? »
« Fais-moi confiance. »
« Pourquoi dois-je arrêter de voir cette personne ? »
« Tu dois me faire confiance. »
« Pourquoi cette règle a-t-elle changé ? »
« Si tu étais vraiment soumis, tu me ferais confiance. »
À force, la confiance cesse d’être quelque chose que l’on construit.
Elle devient une obligation permettant d’éviter toute justification.
Or la confiance n’est pas l’absence de questions.
Elle repose précisément sur l’expérience accumulée que l’autre est généralement cohérent, honnête, prévisible et capable d’assumer ses actes.
La confiance se mérite par la cohérence.
Elle ne se réclame pas pour éviter les questions.
La loyauté peut devenir un autre outil de culpabilisation
Même problème avec la loyauté.
J’accorde personnellement énormément d’importance à cette notion.
Pour moi, être loyal signifie notamment être honnête, ne pas trahir, dire les choses même lorsqu’elles déplaisent, ne pas participer à la destruction de quelqu’un dès qu’il quitte la pièce et garder une certaine droiture envers les personnes auxquelles on a choisi d’accorder sa confiance.
Mais précisément parce que la loyauté a une valeur morale forte, elle peut être détournée.
« Si tu étais loyal, tu arrêterais de voir cette personne. »
« Si tu étais loyal, tu prendrais mon parti même lorsque j’ai tort. »
« Si tu étais loyal, tu ne remettrais pas ma décision en question. »
Non.
Ce n’est pas forcément de la loyauté.
Cela peut être une tentative de transformer une demande personnelle en obligation morale.
La loyauté pour obtenir l’obéissance devient très vite une tentative d’emprise.
L’isolement est un signal particulièrement important
Un dominant peut avoir un avis sur l’entourage de son soumis.
Parfois même un excellent avis.
Il peut constater qu’une relation amicale est destructrice.
Qu’une personne profite de lui.
Qu’un environnement particulier augmente certains risques.
Donner un conseil ou exprimer une inquiétude n’est évidemment pas de l’abus.
Même demander exceptionnellement à quelqu’un de prendre ses distances avec une personne peut s’inscrire dans un cadre volontairement très directif si cette autorité a réellement été négociée.
Ce qui doit attirer l’attention, c’est la tendance générale.
Lorsque presque tout le monde devient progressivement dangereux.
Lorsque chaque ami critique est présenté comme jaloux.
Lorsque les personnes extérieures à la dynamique sont forcément considérées comme incapables de comprendre.
Lorsque les relations antérieures disparaissent les unes après les autres.
Lorsque toute personne qui remet le dominant en question doit être écartée.
La question n’est plus simplement :
« Est-ce que cette personne particulière est mauvaise pour moi ? »
Elle devient :
« Pourquoi toutes les personnes qui pourraient m’offrir un regard extérieur finissent-elles par devenir indésirables ? »
Un cadre peut protéger.
Un cadre qui détruit progressivement tous les regards extérieurs peut devenir une cage.
Le contrôle coercitif ne ressemble pas toujours à une violence spectaculaire
C’est justement l’un des enseignements importants de la littérature sur les violences conjugales.
L’Organisation mondiale de la Santé inclut parmi les violences entre partenaires intimes non seulement les violences physiques et sexuelles, mais également les violences psychologiques et les comportements de domination et de contrôle.
Le concept de coercive control, ou contrôle coercitif, cherche justement à regarder au-delà d’un acte isolé pour observer un ensemble de comportements produisant progressivement une restriction de l’autonomie de l’autre.
Les recherches européennes montrent que cette forme de contrôle peut être associée à des violences plus graves et à des conséquences plus importantes pour les personnes concernées. Une étude basée sur l’enquête européenne sur les violences faites aux femmes est référencée sur PubMed.
Et cette notion est particulièrement intéressante pour parler du BDSM, parce que certains comportements peuvent superficiellement ressembler à une dynamique D/s consentie.
Le problème n’est donc pas simplement qu’une personne contrôle quelque chose.
La question est de savoir si ce contrôle reste choisi, limité, négociable et réversible.
Le contexte LGBTQI+ mérite aussi une vigilance particulière
Les violences conjugales ne concernent évidemment pas uniquement les couples hétérosexuels.
Une revue consacrée au contrôle coercitif dans les relations LGBTQI+ montre d’ailleurs que ces réalités sont bien présentes dans les relations entre personnes issues des minorités sexuelles et de genre, même si les outils de recherche ont historiquement été beaucoup plus développés autour des violences masculines envers les femmes. La revue est disponible sur PubMed Central.
Cela me paraît important dans les communautés puppy, leather ou BDSM queer.
Appartenir à une communauté minoritaire ne nous rend pas automatiquement plus vertueux.
Nous pouvons être extraordinairement attentifs au consentement sexuel tout en reproduisant ailleurs des mécanismes de contrôle, de culpabilisation ou d’isolement.
Aucune identité communautaire ne vaccine contre les relations toxiques.
Le prestige communautaire peut rendre certaines situations plus difficiles à contester
C’est un aspect que je trouve particulièrement problématique dans les petits milieux.
Une personne peut être très connue.
Organiser des événements.
Avoir beaucoup d’expérience.
Être Master depuis vingt ans.
Être considérée comme alpha d’une meute.
Former des débutants.
Être entourée de personnes qui la respectent.
Tout cela peut être parfaitement mérité.
Mais cela crée également une autorité sociale.
Et lorsqu’un conflit apparaît, la personne moins intégrée dans la communauté peut avoir l’impression qu’elle ne pourra jamais être crue.
« Lui, tout le monde le connaît. »
« Elle pratique depuis beaucoup plus longtemps que toi. »
« Personne d’autre ne s’est jamais plaint. »
« Tu as probablement mal compris. »
Aucun de ces arguments ne permet pourtant de déterminer ce qui s’est réellement passé.
L’ancienneté ne rend pas infaillible.
La popularité ne prouve pas l’innocence.
Et une réputation de dominant expérimenté n’est pas un certificat moral.
Le charisme peut construire une légitimité.
Il peut aussi rendre les abus plus difficiles à questionner.
À l’inverse, une accusation ne suffit pas non plus à établir la vérité
Et c’est là qu’il faut conserver une exigence de cohérence.
Parce qu’une communauté peut également basculer dans l’autre excès : considérer que toute accusation est nécessairement vraie parce qu’elle est formulée par la personne perçue comme la plus vulnérable.
La protection des personnes ne doit pas nous obliger à abandonner toute prudence intellectuelle.
Une situation relationnelle peut être complexe. Deux personnes peuvent avoir commis des erreurs. Les souvenirs peuvent diverger. Un conflit peut être raconté de manière très différente par chacun.
Prendre au sérieux une parole signifie l’écouter, la considérer et chercher à comprendre.
Cela ne signifie pas nécessairement conclure immédiatement avant toute analyse.
Et cette nuance est essentielle dans les petits groupes communautaires où une réputation peut être détruite en quelques heures.
Une erreur ne définit pas une personne
Cette phrase compte beaucoup pour moi.
Quelqu’un peut franchir une limite. Prendre une mauvaise décision. Mal interpréter une situation. Réagir de manière immature à un conflit.
Cela mérite parfois une réparation. Parfois une remise en question importante. Parfois une prise de distance.
Mais une erreur isolée ne définit pas automatiquement l’intégralité d’une personne. Ce qui est beaucoup plus révélateur, c’est ce qu’elle fait après.
Reconnaît-elle ce qui s’est passé ?
Cherche-t-elle à comprendre ?
Accepte-t-elle les conséquences ?
Modifie-t-elle réellement son comportement ?
Ou construit-elle immédiatement un récit dans lequel elle ne peut jamais être responsable ?
Une erreur ne définit pas une personne.
La manière dont elle refuse systématiquement de l’assumer peut finir par la définir beaucoup davantage.
Le dominant « problème solver » n’est pas un sauveur
Nous en avons parlé dans l’article sur les alphas.
Les personnes qui deviennent naturellement des figures de dominance ou de leadership sont souvent celles vers lesquelles les autres se tournent lorsqu’un problème apparaît.
Elles savent organiser. Décider. Calmer un conflit. Trouver une solution.
C’est une qualité précieuse.
Mais elle peut facilement se transformer en fantasme du sauveur.
Le dominant devient alors celui qui doit tout régler.
Le soumis arrive avec ses difficultés sociales, affectives, professionnelles ou personnelles et attend progressivement que la relation BDSM les résolve toutes.
De l’autre côté, le dominant peut également apprécier cette dépendance parce qu’elle renforce son importance.
Et une boucle se crée :
plus l’un dépend, plus l’autre devient indispensable ;
plus l’autre devient indispensable, moins le premier apprend à résoudre ses propres problèmes.
Aider quelqu’un à grandir n’est pas la même chose que devenir indispensable à sa survie.
Une bonne relation D/s devrait permettre une progression
C’est probablement l’un des critères que je retiendrais personnellement.
Une relation de domination et de soumission peut apporter du plaisir.
Et parfois, cela suffit parfaitement.
Toutes les relations BDSM n’ont pas besoin d’être des programmes de développement personnel.
Mais lorsqu’une relation D/s devient durable, très structurante et déborde largement des scènes, je trouve légitime de se demander ce qu’elle produit chez les personnes qui la vivent.
Est-ce que le soumis apprend à mieux connaître ses limites ?
À exprimer plus clairement ses besoins ?
À développer de nouvelles compétences ?
À gagner en confiance ?
À devenir plus autonome dans les domaines où il doit l’être ?
Et le dominant ?
Devient-il plus attentif ?
Plus responsable ?
Plus capable de communiquer ?
Plus conscient des conséquences de ses décisions ?
Si après plusieurs années chacun est plus petit, plus dépendant, plus confus et plus effrayé qu’au départ, il devient légitime de s’interroger sur ce que la relation produit réellement.
La punition ne doit pas devenir une manière de faire taire un désaccord
Une punition BDSM peut faire partie d’un cadre parfaitement sain.
Elle peut même être désirée par les deux personnes.
Mais elle devient beaucoup plus problématique lorsqu’elle sert à sanctionner toute remise en question du dominant.
« Tu as contesté ma décision, donc tu seras puni. »
« Tu as parlé de notre problème à quelqu’un, donc tu seras puni. »
« Tu as voulu prendre de la distance, donc tu seras puni. »
À ce moment-là, la punition ne régule plus une règle préalablement consentie.
Elle protège l’autorité contre toute contestation.
Et c’est une différence fondamentale.
Une règle BDSM peut organiser la relation.
Elle ne devrait pas rendre impossible toute critique de celui qui l’a créée.
La protection peut devenir un mot particulièrement dangereux
« Je fais ça pour te protéger. »
C’est peut-être vrai. Mais ce n’est pas une preuve.
Une décision réellement protectrice devrait pouvoir être interrogée sur ses conséquences.
Protège-t-elle effectivement la personne ? Ou protège-t-elle surtout le confort du dominant ?
Réduit-elle réellement un risque ? Ou réduit-elle surtout la liberté de l’autre ?
Est-elle temporaire et proportionnée ? Ou devient-elle une restriction permanente dont on ne peut plus discuter ?
C’est là que je reviens à une règle assez simple : la motivation première d’une décision d’autorité devrait être le bénéfice de la relation et des personnes concernées, pas simplement l’avantage individuel de celui qui décide.
Cela ne signifie pas qu’un dominant doive toujours se sacrifier ou se placer en dernier.
Cela signifie simplement que l’autorité ne devrait pas devenir un outil permettant systématiquement de maximiser son propre confort aux dépens des autres.
Quand faut-il vraiment s’inquiéter ?
Je me méfie des listes de « red flags » présentées comme des algorithmes.
Un comportement isolé peut avoir cent explications différentes.
Une dispute n’est pas automatiquement de l’abus.
Une mauvaise décision non plus.
Une jalousie ponctuelle non plus.
Une demande maladroite non plus.
Ce qui doit davantage alerter, c’est la répétition et la combinaison.
Lorsque la personne ne peut plus dire non sans conséquence disproportionnée.
Lorsque toutes les erreurs sont systématiquement de sa faute.
Lorsque son entourage disparaît progressivement.
Lorsque les règles changent toujours dans le même sens : davantage de contrôle pour l’un, moins de liberté pour l’autre.
Lorsque toute critique devient une preuve de déloyauté.
Lorsque la personne est constamment coupable, confuse ou anxieuse sans parvenir à comprendre exactement ce qu’elle a fait de mal.
Lorsque quitter la relation semble devenir moralement interdit.
Lorsque celui qui possède le pouvoir n’accepte plus aucun mécanisme capable de limiter ce pouvoir.
À ce moment-là, il ne faut probablement plus regarder seulement chaque événement isolément.
Il faut regarder la structure.
Si tu te sens progressivement plus petit, plus confus et coupable de tout, ce n’est probablement pas un cadre qui te fait grandir.
Un cadre sain doit pouvoir supporter la contradiction
C’est peut-être mon critère préféré.
Une relation D/s peut être extrêmement exigeante.
Très stricte.
Très hiérarchisée.
Mais elle doit pouvoir supporter qu’un problème soit nommé.
Un soumis peut dire :
« Cette règle me fait du mal. »
Un puppy peut dire :
« Je ne comprends pas cette décision. »
Un bêta peut dire à son alpha :
« Je pense que tu te trompes. »
Un ami extérieur peut dire :
« Ce que je vois m’inquiète. »
Cela ne signifie pas que toutes ces personnes ont automatiquement raison.
Mais un système sain devrait pouvoir entendre ces phrases sans considérer leur simple existence comme une menace.
La possibilité de partir reste fondamentale
Même dans une relation 24/7.
Même dans une relation de propriété symbolique.
Même dans un Total Power Exchange.
Même lorsque quelqu’un dit appartenir entièrement à son Master.
La construction reste consensuelle
Une personne peut être extrêmement engagée et continuer à posséder le droit fondamental de mettre fin à cet engagement.
Cela peut être douloureux.
Avoir des conséquences relationnelles.
Décevoir profondément l’autre.
Mais si partir devient littéralement impossible parce que toute volonté de partir est traitée comme une faute morale que le dominant serait légitime à empêcher, nous avons quitté la logique d’un consentement continu.
On peut consentir à obéir.
On doit toujours conserver la possibilité de ne plus consentir à cette obéissance.
Une communauté BDSM ne devrait jamais protéger une structure simplement parce qu’elle est BDSM
C’est probablement là que la responsabilité collective intervient.
Nous voulons souvent défendre nos pratiques contre les regards extérieurs qui les comprennent mal.
C’est légitime.
Une gifle consentie n’est pas une agression simplement parce qu’elle ressemble visuellement à une gifle non consentie.
Une relation Master/slave négociée n’est pas automatiquement une relation abusive parce qu’elle repose sur une forte asymétrie de pouvoir.
Mais défendre le BDSM ne signifie pas devoir défendre tout ce qui se produit sous son étiquette.
Au contraire.
Si nous voulons que le consentement soit réellement ce qui distingue nos pratiques de l’abus, nous devons justement être capables de reconnaître les situations dans lesquelles ce consentement n’est plus respecté.
Défendre le BDSM ne signifie pas protéger les abus commis en son nom.
Le BDSM possède d’ailleurs des outils particulièrement intéressants pour construire des relations saines
Il ne faudrait surtout pas terminer cet article en laissant entendre que le BDSM rendrait les relations nécessairement plus dangereuses.
Ce serait à la fois faux et caricatural.
Les recherches sur les normes de consentement montrent au contraire que les personnes appartenant aux communautés BDSM ont souvent une culture particulièrement explicite de la négociation.
Une étude comparant différents groupes montre notamment que les participants BDSM rapportaient plus fréquemment un consentement explicite pour les activités sexuelles que les participants du groupe majoritaire. Les discussions sur le consentement y étaient également perçues comme moins perturbatrices pour la sexualité. Le travail est disponible dans Archives of Sexual Behavior.
Nous savons parler de limites.
Négocier des pratiques.
Inventer des safewords.
Prévoir des mécanismes d’arrêt.
Discuter après une scène.
Renégocier ce qui n’a pas fonctionné.
Ce sont d’excellents outils.
Et peut-être devrions-nous simplement penser davantage à les appliquer à la relation elle-même.
Parce qu’un safeword relationnel n’existe pas vraiment
Dans une scène, les choses sont parfois relativement simples.
Rouge.
Tout s’arrête.
Dans une relation de plusieurs années, les limites se déplacent beaucoup plus lentement.
Il n’existe pas toujours un moment spectaculaire où tout devient soudainement malsain.
Une règle s’ajoute.
Puis une autre.
Une amitié disparaît.
Une remarque devient interdite.
Une culpabilité s’installe.
Chaque étape prise séparément peut sembler suffisamment petite pour être acceptée.
C’est seulement plusieurs mois plus tard que l’on réalise parfois à quel point la structure entière a changé.
D’où l’importance de continuer à regarder la relation comme quelque chose qui se négocie en permanence.
Une relation saine ne demande pas la perfection
Ni au dominant.
Ni au soumis.
Elle demande quelque chose de beaucoup plus réaliste : la possibilité de corriger.
Reconnaître une erreur. En parler. Écouter le tort causé. Proposer une solution.
Accepter parfois celle proposée par quelqu’un d’autre. Modifier un comportement.
C’est probablement ce qui distingue le mieux une relation imparfaite d’une relation profondément toxique.
Toutes les relations connaissent des erreurs.
Dans une relation saine, elles peuvent devenir une information permettant d’améliorer le cadre.
Dans une relation toxique, elles deviennent souvent une nouvelle occasion de renforcer le pouvoir de celui qui refuse de se remettre en question.
En résumé
Une relation BDSM n’est pas toxique parce qu’elle est hiérarchique.
Une relation très dominante n’est pas automatiquement abusive.
Une pratique douloureuse n’est pas automatiquement une violence.
Une personne soumise n’est pas automatiquement une victime.
Et une personne dominante n’est pas automatiquement un abuseur.
Ce qui compte se trouve ailleurs.
Le consentement est-il réel et continu ?
Les règles peuvent-elles être renégociées ?
Les erreurs peuvent-elles être reconnues ?
Les responsabilités sont-elles assumées ?
La critique reste-t-elle possible ?
La personne conserve-t-elle des liens extérieurs ?
Peut-elle dire non ?
Peut-elle partir ?
Et surtout :
le pouvoir confié sert-il à construire quelque chose pour les deux personnes, ou principalement à protéger les intérêts de celui qui le détient ?
Parce que c’est finalement le fil conducteur de toute cette série.
Master, Owner, Handler.
Alpha, bêta, oméga.
Dominant, soumis.
Relation D/s, couple.
Tous ces mots peuvent décrire des réalités magnifiques.
Mais aucun d’eux ne dispense de regarder ce que les personnes font réellement.
Un titre n’efface pas les responsabilités.
Une hiérarchie n’efface pas le consentement.
Une soumission n’efface pas le libre arbitre.
Et le BDSM n’efface jamais le droit de dire : « ce cadre ne me convient plus ».
Sources et bibliographie
Cara R. Dunkley & Lori A. Brotto, The Role of Consent in the Context of BDSM, Sexual Abuse, 2020.
Revue de littérature consacrée au rôle central du consentement dans les pratiques BDSM, aux violations du consentement, aux précautions de sécurité et aux critères permettant de différencier BDSM et abus.
Consulter la référence sur PubMed.
Nathan Q. Brewer, Kristie A. Thomas & Xavier Guadalupe-Diaz, « It’s Their Consent You Have to Wait For »: Intimate Partner Violence and BDSM Among Gender and Sexual Minority Youth, Journal of Interpersonal Violence, 2024.
Étude qualitative consacrée à la distinction entre BDSM et violences entre partenaires intimes. Les participants identifient le consentement comme le cadre central permettant de distinguer les deux réalités.
Consulter la référence sur PubMed.
Hannah L. Tarleton, Taylor Mackenzie & Brad J. Sagarin, Consent Norms in the BDSM Community: Strong But Not Inflexible, Archives of Sexual Behavior, 2025.
Étude portant sur les normes communautaires BDSM autour de la négociation, des safewords et du consentement explicite.
Consulter la référence sur PubMed.
Sexual Consent Norms in a Sexually Diverse Sample, Archives of Sexual Behavior.
Étude comparant notamment les normes de consentement de participants BDSM à celles d’autres groupes. Les participants BDSM rapportaient davantage de consentement explicite et considéraient moins souvent les discussions sur le consentement comme perturbatrices.
Consulter l’article.
Organisation mondiale de la Santé, Violence à l’égard des femmes.
L’OMS inclut parmi les violences exercées par un partenaire intime les agressions physiques, les violences sexuelles, les violences psychologiques et les comportements de domination et de contrôle.
Consulter la fiche de l’OMS.
Sami Nevala, Coercive Control and Its Impact on Intimate Partner Violence Through the Lens of an EU-Wide Survey on Violence Against Women, Journal of Interpersonal Violence.
Analyse du contrôle coercitif dans les violences entre partenaires intimes à partir de données européennes, utile pour distinguer un acte isolé d’un système plus large de contrôle et de restriction de l’autonomie.
Consulter la référence sur PubMed.
Coercive Control in 2SLGBTQQIA+ Relationships: A Scoping Review.
Revue de la littérature consacrée au contrôle coercitif dans les relations LGBTQI+, rappelant que les violences et mécanismes de contrôle ne sont pas propres aux relations hétérosexuelles et peuvent prendre des formes spécifiques dans les communautés minoritaires.
Consulter l’article sur PubMed Central.
