Et si nous arrêtions de fabriquer des histoires avec ce que nous ignorons ?
Il suffit parfois de presque rien : une phrase, une photo, un emoji, un silence, un like vu sur un post, une absence de réponse. Et assez rapidement, quelqu’un va nous expliquer ce que tout cela signifie.
« Il parle forcément de lui. » « Ça vise certainement cette association/cette personne. » « Il a publié ça à cause de ce qui s’est passé hier… » « S’il ne me répond pas, c’est qu’il a quelque chose à se reprocher. »
Ce qui m’intéresse là-dedans, ce n’est pas tellement de savoir si l’interprétation est juste ou fausse. Elle peut parfaitement être juste. Ce qui m’intéresse davantage, c’est le chemin assez étonnant qui permet parfois de passer de « je pense que » à « je sais que », sans qu’aucune information supplémentaire ne soit apparue entre les deux.
Parce que finalement, face à quelques éléments épars, certaines personnes semblent capables de reconstituer des intentions, des causes, des conséquences, parfois même des conflits entiers. Un peu comme si nous arrivions au cinéma vingt minutes après le début du film et que, plutôt que d’accepter d’avoir raté quelque chose, nous inventions nous-mêmes les scènes manquantes.
Le problème n’est pas d’essayer de comprendre. Le problème commence peut-être lorsque nous oublions que ce que nous avons imaginé pour remplir les blancs n’était pas dans le film.
Nous connaissons des fragments de la vie des autres
Les réseaux sociaux créent une situation assez étrange… Nous pouvons suivre quelqu’un pendant des années, voir ses photographies, ses soirées, ses amis, ses voyages, ses opinions, ses engagements, ses coups de gueule, parfois ses histoires amoureuses ou des moments beaucoup (BEAUCOUP) plus intimes. Et quelque part, à force de regarder passer toutes ces choses, nous pouvons finir par avoir l’impression de connaître cette personne.
Mais nous n’en connaissons qu’une fraction.
Chacun de nous appartient simultanément à une quantité considérable de mondes différents : famille, travail, amis, relations amoureuses, engagements associatifs ou militants, passions, communautés, anciennes connaissances, projets personnels… Certaines de ces choses sont visibles. D’autres ne le sont absolument pas.
C’est particulièrement frappant dans des communautés relativement petites, notamment LGBTQI+, militantes ou fétiches, où beaucoup de personnes se connaissent directement ou indirectement. Les informations circulent vite, les groupes se croisent, les histoires aussi. On peut alors facilement avoir l’impression que ce que quelqu’un publie concerne nécessairement l’univers que nous partageons avec lui.
Mais pourquoi ?
Une phrase énigmatique peut parler d’un événement dont nous ignorons absolument tout.
Elle peut être destinée à une seule personne. Elle peut simplement consigner une pensée. Elle peut faire référence à quelque chose qui s’est produit dix ans auparavant.
Et elle peut même ne parler de personne.
Tout ce que quelqu’un publie devant nous ne parle pas nécessairement de nous, ni même du monde que nous partageons avec lui.
C’est peut-être une évidence. Mais c’est une évidence que nous oublions assez facilement. Vous n’êtes le centre que de votre propre monde ! Les autres ont leur vie a eux !
Notre cerveau n’aime pas beaucoup les trous
Il existe en psychologie un phénomène appelé biais d’attribution hostile : face à un comportement ambigu, nous pouvons avoir tendance à lui attribuer une intention hostile. Cela ne signifie évidemment pas que nous imaginons systématiquement le pire, ni que toutes nos intuitions sont fausses.
Parfois, quelqu’un nous envoie effectivement une pique. Parfois, un message est effectivement dirigé contre quelqu’un. Parfois même, nous connaissons suffisamment bien une personne pour comprendre très rapidement ce qu’elle veut dire. La question n’est donc pas de devenir naïf. Elle est de savoir à quel moment nous sommes passés d’une possibilité à une certitude.
Parce que notre cerveau semble assez mal supporter les trous dans une histoire. Donnez-lui trois pièces d’un puzzle de cent pièces et il essaiera quand même de deviner l’image sur la boîte.Et sur les réseaux sociaux, nous travaillons presque exclusivement avec des puzzles incomplets. Il manque le ton de la voix, le contexte, les conversations précédentes, les événements qui se sont déroulés hors ligne, les relations que nous ignorons, les intentions de la personne.
Nous avons trois pièces. Et parfois, nous sommes déjà en train d’expliquer aux autres à quoi ressemble le puzzle.
Une intuition peut être juste. Une hypothèse peut être probable. Une interprétation peut être convaincante. Aucune de ces choses n’est pour autant un fait.
« Mais quand on communique publiquement, on est responsable de ce qu’on écrit »
Oui. Et je pense qu’il serait assez malhonnête d’évacuer cette objection. Lorsque quelqu’un veut dénoncer un comportement, transmettre une information importante, accuser une personne ou prendre publiquement position, il existe évidemment une responsabilité dans la manière de communiquer. Si je veux être compris, il m’appartient aussi d’essayer d’être compréhensible.
Mais cela ne signifie pas que chaque pensée publiée doive être accompagnée d’une notice explicative.
On peut rester cryptique par pudeur, parce qu’on ne souhaite pas exposer quelqu’un, parce qu’on n’a pas envie de raconter toute une histoire, parce que certaines choses appartiennent à notre intimité ou tout simplement… parce qu’on avait envie d’écrire trois mots.
Et il y a là quelque chose que je trouve assez intéressant : lorsqu’une personne souhaite réellement dénoncer, expliquer, déclarer ou établir quelque chose, elle dispose justement de tous les moyens nécessaires pour le faire explicitement.
>Alors peut-être que lorsqu’une affirmation n’est pas claire… c’est parfois simplement parce qu’il n’y avait pas d’affirmation claire à trouver.
Nous avons aussi le droit de ne pas tout dire. Et les autres ont le droit de ne pas tout comprendre.
Ne pas comprendre quelque chose ne signifie pas nécessairement qu’il faut résoudre l’énigme. Peut-être que cette énigme n’est tout simplement pas la nôtre.
Quand une supposition devient une histoire collective
Là où les choses deviennent plus intéressantes — et probablement un peu moins confortables — c’est lorsque nous cessons de garder nos interprétations pour nous.
Quelqu’un publie quelque chose. Une deuxième personne interprète. Elle en parle à une troisième : « Tu crois qu’il parle de… ? » La troisième possède justement une autre information, ou croit en posséder une. Une quatrième personne se souvient d’un événement. Et assez rapidement, nous ne sommes plus devant trois pièces de puzzle : nous avons commencé à fabriquer les quatre-vingt-dix-sept autres.
Ce phénomène est d’autant plus facile que parler des autres possède aussi une fonction sociale. Je pense qu’il faut être assez lucide là-dessus. Dire du mal de quelqu’un à une autre personne peut, paradoxalement, créer de la proximité. Quelque part, je lui montre une partie de moi qui n’est pas nécessairement la plus glorieuse ni la plus politiquement défendable. Je lui confie quelque chose que je ne raconterais peut-être pas à tout le monde.
C’est donc aussi une forme de confiance. Et si cette personne partage mon jugement, quelque chose d’autre apparaît : nous avons désormais un point commun. Parfois même, un adversaire commun.
Je ne pense pas que les gens se disent consciemment : « Tiens, je vais trouver quelqu’un que nous détestons tous les deux afin que nous devenions amis. » Les mécanismes humains sont heureusement un peu plus subtils que cela. Mais il suffit d’observer certains groupes pour constater à quel point une inimitié commune peut souder des personnes.
Il est parfois beaucoup plus facile de construire un « nous » lorsqu’on a déjà trouvé un « eux ».
Et c’est là qu’une supposition apparemment insignifiante peut commencer à produire des conséquences très réelles.
À force de raconter une histoire, elle finit presque par devenir vraie
Dans les petites communautés, tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un. Une interprétation circule donc très vite. Elle passe de bouche en bouche et, comme dans le jeu du téléphone, chaque transmission peut ajouter quelque chose, supprimer une nuance, transformer une hypothèse en information.
« Je me demande s’il parlait de cette personne » devient progressivement « apparemment, il parlait d’elle ». Puis quelqu’un rapporte que « tout le monde sait qu’il parlait d’elle ». À ce stade, peu importe presque que personne n’ait jamais vérifié l’information : l’histoire existe.
Et surtout, ses conséquences existent. Des personnes prennent leurs distances. D’autres choisissent un camp. Des conversations privées commencent. Des captures d’écran circulent. Chacun ajoute une petite bûche. Et lorsque l’incendie démarre, tout le monde peut sincèrement avoir l’impression que quelqu’un d’autre a craqué l’allumette.
Je ne prétends évidemment pas que tous les conflits naissent ainsi. Il existe des violences réelles, des comportements toxiques, des abus, des trahisons, des injustices qu’il serait dangereux de réduire à de simples malentendus. La parole et la circulation de certaines informations peuvent justement protéger les personnes.
Mais l’existence de conflits nécessaires ne rend pas tous les conflits nécessaires.
Et quand j’observe certains conflits humains, je me demande parfois combien auraient simplement pu ne jamais exister.
Et si nous participions parfois à notre propre souffrance ?
C’est probablement là que la réflexion devient la plus délicate, parce qu’il est beaucoup plus confortable d’observer les comportements des autres que les nôtres.
Lorsque nous souffrons d’une relation ou d’un conflit, nous regardons naturellement ce que les autres nous ont fait. Et parfois, c’est exactement ce qu’il faut regarder. Mais pas toujours.
Il peut aussi être intéressant de se demander quelle part de notre souffrance vient de ce qui s’est réellement produit et quelle part vient de ce que nous avons ajouté autour. Quelles intentions avons-nous prêtées ? Quelles conversations avons-nous entretenues ? Quelles hypothèses avons-nous répétées ? À quels récits avons-nous choisi de croire parce qu’ils correspondaient exactement à ce que nous pensions déjà ?
Cela ne signifie pas que nous sommes responsables de ce que les autres nous font. Cela signifie que nous pouvons être responsables de ce que nous construisons ensuite avec ce qu’ils nous ont fait.
Et cette distinction est importante parce qu’elle change complètement notre position. Si toute ma souffrance dépend exclusivement des autres, je ne peux qu’attendre qu’ils changent. Si une partie dépend aussi de la manière dont je reçois, interprète, transmets ou amplifie certaines choses, alors je récupère une marge d’action.
Se remettre en question n’est pas forcément se donner tort. C’est parfois simplement reprendre la main.
Peut-être avons-nous simplement oublié de laisser du silence
Il y a une comparaison qui me vient naturellement parce que la musique a occupé une place importante dans ma vie.
En musique, le silence n’est pas une absence de musique. Il fait partie de la musique. Une respiration entre deux phrases, un soupir, une pause avant une résolution : le silence permet à ce qui vient avant et après lui d’exister.
Imaginez une partition dont on aurait supprimé tous les silences et dans laquelle chaque espace disponible aurait été rempli par une note. On n’obtiendrait pas davantage de musique. On obtiendrait probablement davantage de bruit.
Et je me demande si nous ne faisons pas parfois exactement la même chose avec les autres. Quelqu’un laisse un espace vide. Nous ne savons pas ce qu’il pense. Nous ignorons pourquoi il a écrit quelque chose. Nous ne savons pas à qui cela s’adresse. Et plutôt que de laisser cet espace exister, nous nous précipitons pour le remplir : d’une explication, d’une intention, d’une inquiétude, parfois d’une accusation.
Comme si « je ne sais pas » était une réponse insupportable.
Pourtant, il n’y a rien de honteux à ne pas savoir. Nous n’avons pas besoin de comprendre immédiatement chaque phrase, d’identifier le destinataire de chaque message ou de posséder la clé de chaque comportement. Certains silences ne demandent pas à être remplis.
À vouloir donner un sens à chaque silence, on finit parfois par ne plus entendre que le bruit que l’on a soi-même fabriqué.
Remplacer la certitude par un peu de curiosité
Je ne crois donc pas que la solution soit de cesser d’interpréter. Ce serait probablement impossible. Je ne crois pas davantage qu’il faille devenir naïf, tout croire, tout excuser ou renoncer à notre intuition.
Peut-être faudrait-il simplement réintroduire une étape entre l’interprétation et la conclusion. Une toute petite respiration.
Et se poser quelques questions :
Qu’est-ce que je sais réellement ?
Qu’est-ce que je suis en train de supposer ?
Est-ce que cette histoire me concerne réellement ?
Ai-je seulement besoin de connaître la réponse ?
Et si elle est réellement importante : pourquoi ne pas demander ?
Cela rejoint d’ailleurs assez naturellement deux idées des Quatre Accords Toltèques : ne pas faire de suppositions et ne pas prendre les choses personnellement. Non pas comme des règles absolues ou une recette magique pour éviter tous les conflits, mais comme une forme d’hygiène de la pensée.
Accepter que nous ne connaissons qu’une partie de la vie des autres. Accepter que certaines choses ne nous concernent pas. Accepter surtout qu’entre ce que nous savons et ce que nous imaginons existe un espace dans lequel nous pouvons choisir de ne rien mettre.
Un silence. Une respiration.
La prochaine fois qu’un message vous semblera parfaitement évident, demandez-vous : est-ce que je viens de découvrir un fait… ou est-ce que je viens de fabriquer une histoire ?
